Dans une lettre diffusée ce mercredi sur Twitter, l’ONG écologiste Greenpeace s’est adressée à la prochaine présidente-directrice du Louvre Laurence des Cars pour appeler son attention sur les liens financiers qui unissent l’emblématique musée et la multinationale de production d’énergie.

Greenpeace a publié sur Twitter une lettre interpellant le Louvre sur ses financements par le groupe TotalEnergies
Greenpeace a publié sur Twitter une lettre interpellant le Louvre sur ses financements par le groupe TotalEnergies © Maxppp / Vincent Isore

Ce mercredi 4 août, Greenpeace a rendu public une lettre adressée à la future présidente-directrice du musée du Louvre Laurence des Cars, nommée par Emmanuel Macron en mai dernier et qui prendra ses fonctions en septembre prochain. Dans ce courrier, l’ONG y dénonce l’emprise financière du groupe TotalEnergies (anciennement Total), par le biais de sa fondation, sur le célèbre lieu d’art parisien. Des courriers similaires ont également été envoyés au musée du quai Branly-Jacques Chirac et au château de Versailles. Pour l’organisation écologiste, le mécénat de TotalEnergies ne relève pas d’un amour inconditionnel pour sa collection de peintures italiennes ou pour sa galerie consacrée aux œuvres égyptiennes, mais d’une volonté de disséminer son soft-power. Culture, patrimoine, éducation, recherche : une omniprésence de plus en plus forte qui inquiète les militants écolos.

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La domination douce comme trompe-l’œil 

Cette recherche d’influence est, selon Greenpeace, essentielle pour redorer l’image du groupe, depuis toujours associé au pétrole et aux énergies polluantes. Le récent changement de nom et de logo est, pour l’ONG, un des signes d’un virage communicationnel destiné à rendre la marque plus sympathique, plus intègre et acceptable … quitte à la faire passer pour une œuvre de charité. Dans leur série documentaire "L’emprise Total" réalisée pour l’occasion, la multinationale est même comparée à l’industrie du tabac dans les années 1960, qui n’hésitait pas à faire appel aux sentiments et à l’émotion pour assurer que leurs produits étaient sans danger pour la santé. 

Car même si TotalEnergies met aujourd’hui l’accent sur la neutralité carbone et la réduction des gaz à effet de serre dans ses spots publicitaires, l’entreprise est encore très dépendante des énergies fossiles : 90% de ses investissements se font encore dans des énergies non-renouvelables et 80% de ses investissements entre 2026 et 2030 seront réservés à la production de gaz et de pétrole

Pour Edina Ifticene, chargée de la campagne "Pétrole" à Greenpeace France, le manque de réactions des pouvoirs publics couplé à la multiplication des catastrophes naturelles depuis le début de l’été nécessite une mobilisation massive pour contrer cette stratégie de soft-power invasive : "L’enjeu, derrière cette présence dans le milieu de l’art, c’est de se donner l’image de mécène généreux, soucieux de développer le milieu culturel français en se montrant présent dans de nombreux lieux emblématiques de notre patrimoine. D’autant qu’on constate un désengagement de l’Etat dans les crédits accordés au monde de la culture. Dans le même temps, le mécénat gagne énormément de terrain ces dernières années."

Une philanthropie pas si désintéressée 

L’évolution de la législation en France, notamment grâce à la loi Aillagon de 2003, a progressivement permis aux entreprises privées de tirer profit de ces "dons" en bénéficiant d’importantes réductions d’impôts et de contreparties diverses. Possibilité de privatiser les lieux pour des événements ou des conférences, entrées gratuites, visites privées… Pour Edina Ifticene, ces petits avantages sont capitaux pour permettre à l’entreprise d’accroître sa capacité d’influence : "Les soirées privées organisées au Louvre sont très prestigieuses : c’est là qu’on croise des PDG, des hauts-fonctionnaires, des ambassadeurs, des chefs d’États. C’est grâce à ces soirées que Total peut assurer sa diplomatie internationale et assurer ses intérêts économiques dans les pays mis en valeur dans les différentes expositions". En 2020, TotalEnergies a investi plus de 16 millions d’euros dans le domaine de la culture par le biais de sa fondation.

Connaître avec précision le montant du financement alloué au Louvre, au musée du Quai Branly ou même à l’organisation de la Coupe du monde de rugby 2023 reste néanmoins un parcours du combattant explique Edina Ifticene.

À l’étranger, certaines structures artistiques donnent l’exemple en se renonçant à leurs financements "toxiques" de leur propre chef : en 2018, le Musée Van Gogh d’Amsterdam et le Mauritshuis de la Haye (Pays-Bas) décidaient de renoncer à leur partenariat avec l’entreprise Shell. L’année suivante, la Royal Shakespeare Company, une troupe de théâtre très influente au Royaume-Uni, a mis un terme aux aides du groupe pétrolier BP en invoquant l’urgence climatique et la barrière que ces financements créaient entre la compagnie et les plus jeunes générations, davantage préoccupées par les questions environnementales.

Bientôt une campagne européenne pour sensibiliser l’opinion publique

À la rentrée prochaine, Greenpeace lancera au niveau européen, en coopération avec d’autres organisations écologistes et altermondialistes, une campagne pour demander l’adoption d’une réglementation européenne interdisant les partenariats de toutes les institutions publiques avec le secteur des énergies fossiles. 

Les associations veulent donc voir plus large en ciblant également les universités, les grandes écoles et le milieu du sport. "Nous, on essaye de leur dire ‘Jouez le jeu ! Ne soyez pas complices ! Vous avez un pouvoir d’influence et vous devez prendre part au débat sur la question du changement climatique’. Ces institutions ont tout intérêt à jouer le jeu et à se désolidariser de ces entreprises polluantes comme Total, BP ou Shell. La culture et l’éducation doivent être à l’avant-garde de la société !" souligne la chargée de campagne "Pétrole"