Valérie Chansigaud est historienne de l'environnement. Invitée à s'exprimer au micro de Jean Lebrun sur le mouvement écologique qui peine à exister politiquement en France, voici son analyse.

Pourquoi le mouvement écologique peine-t-il autant à exister en France ?
Pourquoi le mouvement écologique peine-t-il autant à exister en France ? © Getty / Mark Oliver

Valérie Chansigaud est historienne de l'environnement ; elle explique au micro de Jean Lebrun dans La Marche de l'Histoire : "Pendant longtemps, on a été dans un "environnementalisme vert", c'est à dire que pour l'essentiel, la protection de l'environnement est la protection de cette nature". Concrètement, cela revient à restreindre l'accès des êtres humains à cette nature, en créant par exemple des parcs nationaux ou des réserves marines.

"À partir, grosso modo, de la Seconde Guerre mondiale (même si la chronologie est plus complexe), on est face à un environnementalisme marron (lié à la pollution). La différence, c'est le côté universel : lorsque les grosses pollutions atmosphériques ou la pollution du fait des essais nucléaires vont se passer à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, cela va toucher l'ensemble des êtres humains".

Elle concerne tout le monde mais sur la scène politique française, l'écologie peine à se faire entendre...

Pourquoi l'écologie a du mal à exister dans la vie politique telle qu'elle est organisée en France ?

Dans d'autres pays, comme l'Allemagne ou la Suisse (classée en 2018 "le pays le plus écologique du monde"), un courant écologique peut émerger, note l'historienne, mais en France c'est plus compliqué. Valérie Chansigaud y voit essentiellement deux raisons :

  • le bipartisme qui caractérise la vie politique depuis la Seconde Guerre mondiale.

"Cela ne permet pas à une autre force politique de s'imposer. Certes, les choses sont un peu différentes depuis deux ans, et encore".

  • notre difficulté à concevoir une solidarité.

"La valorisation de la solidarité est pourtant au cœur de toutes les questions d’environnement. Comme disait Murray Bookchin dans les années 1980 : 

On ne peut pas mettre sur le même plan la responsabilité écologique d'un enfant de Brooklyn et du PDG d'Exxon.

Valérie Chansigaud ajoute : "Tous les mouvements qu'on voit actuellement en France et qui réclament plus de justice sociale, ce ne sont pas forcément des mouvements contre les questions d'environnement mais ils réclament d'abord et avant tout la justice sociale". 

Or, l'historienne observe qu'aujourd'hui, "le champ de la solidarité se restreint : on est beaucoup plus solidaire avec son voisin, avec un membre de sa famille, avec quelqu'un qui nous ressemble en fait, qu'avec un étranger complet. Tout le problème", résume-t-elle, "est d'arriver à justifier une solidarité avec des personnes avec qui on n'a aucun lien et parfois aucun rapport, aucun élément culturel commun". 

L'écologie : un sujet ni de gauche, ni de droite ?

Valérie Chansigaud observe : "L'idée que la question écologique n'est ni de gauche ni de droite, qu'elle transcende à cause de son importance tous les clivages politiques, c'est un peu une vision étrange parce qu'on sait bien que la destruction de l'environnement pèse d'abord et avant tout sur les plus pauvres. Quand on met en place un programme de restauration environnementale, il y a beaucoup d'études qui le montrent, c'est d'abord et avant tout, ceux qui sont en haut de la pyramide sociale qui vont en bénéficier". 

Malthus : la fondation de l'écologie politique contemporaine

Malthus (1766-1834), dans son Essai sur la Population (1798), note que ce sont les contraintes sociales, culturelles, économiques et/ou alimentaires qui ralentissent la croissance démographique humaine. Le philosophe britannique fait un lien entre l'accroissement de la population et la pauvreté : "Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, s’il ne lui est pas possible d’obtenir de ses parents les subsistances qu’il peut justement leur demander, et si la société n’a nul besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la moindre part de nourriture, et, en réalité, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert vacant pour lui".

Pour Valérie Chansigaud, "C'est une idée très répandue dans une certaine littérature écologique : on serait trop nombreux. Le problème serait juste une question de nombre et pas de mode de vie, ni de répartition des richesses. Et quelque part, il y a l'idée que les pauvres sont responsables de l'état de pauvreté dans lequel ils sont".

Écologie et justice sociale

La pensée malthusienne n'est évidemment pas celle de tous les écologistes. D'autres, plus progressistes, avancent au contraire qu'il ne peut pas être question de séparer écologie et justice sociale : "Comment souhaiter l'extension de l'éthique à la Terre alors même qu'elle n'est pas la règle parmi les hommes ? Si l'organisation sociale n'est pas respectueuse d'une partie importante de l'humanité, comment pourrait-elle l'être de la nature ?" souligne Valérie Chansigaud.

Le rôle du punk dans l'essor de l'écologie radicale

Dans son livre La nature à l'épreuve de l'homme, Valérie Chansigaud revient aussi sur l'apport méconnu des mouvements anarchiste et punk à l'écologie : "Comme les anarchistes de la fin du XIXe siècle, le refus de la société consumériste conduit certains punks à fuir les villes et à reconquérir le milieu rural pour y développer des communautés respectueuses de l'environnement". 

Elle ajoute : "Le bilan de la vaste galaxie punk est ambigu : certes, elle n'a en rien freiné la dégradation de l’environnement, mais elle a été à l'origine d'une tradition mêlant exercice pragmatique de l'éthique, luttes fondées sur l'action directe, apologie de l'anti-autoritarisme et de l'autogestion. Ces radicaux ont clairement servi de modèle aux mouvement altermondialistes qui se constituent à la suite de la grande manifestation de Seattle de 1999".

Aller plus loin

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