Pour la première fois, les experts climat du GIEC consacrent un rapport aux océans et à la cryosphère. L'impact du réchauffement climatique sur les océans, les calottes polaires et les glaciers est accablant : plus de 1,4 milliard d'habitants sont potentiellement concernés directement.

Le niveau de la mer pourrait augmenter de 1,10 mètres en 2100
Le niveau de la mer pourrait augmenter de 1,10 mètres en 2100 © Maxppp / Vincent Isore

"Nos émissions de gaz à effet de serre ont une empreinte qui va des hautes montagnes jusqu’au fond des océans", explique Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue au CEA et vice-présidente du GIEC, pour résumer ce nouveau rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.  

Pendant 3 ans, une centaine de chercheurs ont passé en revue 7000 publications scientifiques pour cette méga-synthèse des dernières connaissances sur l’état des océans et de la cryosphère, c’est-à-dire les zones gelées : glaciers, banquise, calottes glaciaires, permafrost. Ces parties du monde recouvertes de neige ou de glace représentent 10% de la superficie de la planète. Le résumé d’une quarantaine de page, destiné aux décideurs politiques, est rendu public ce mercredi 25 septembre. Et sans surprise, le constat est accablant. 

La hausse du niveau de la mer s’accélère ces dernières décennies. Le rythme de cette montée est 2,5 fois plus élevé que pendant la période 1901-1990. Aujourd’hui, la montée des eaux est en moyenne de 3,6 mm, contre 1,4 mm sur la période 1901-1990.

Les experts ont revu à la hausse leurs projections pour la fin du siècle, si les émissions continuent d’augmenter de manière très forte (le pire des scénarios), le niveau de la mer pourrait monter de 1,10 mètre d'ici 2100.

La perte de masse du Groenland a doublé sur les deux dernières décennies, celle de l’Antarctique a triplé.

Cette montée des eaux s'explique en partie par la dilatation des océans (plus ils se réchauffent plus ils prennent de place) mais surtout parce que les calottes glaciaires aux pôles fondent plus vite que jamais. Entre 2006 et 2015, l'Arctique a perdu en moyenne chaque année près de 280 milliards de tonnes de glace, l'équivalent de 0,77 mm de hausse du niveau de la mer. Pendant la même période,  l'Antarctique en a perdu en moyenne 155 milliards, l'équivalent de 0,43 mm de hausse.  

Les chercheurs se demandent maintenant si la fonte de l’Antarctique, un réservoir de glace encore plus important que le Pôle nord, va devenir le principal responsable de la hausse du niveau de la mer, mais sans certitude aujourd’hui. "Il y a une accélération de l’écoulement dans l’Antarctique de l’ouest", explique Valérie Masson-Delmotte. "Mais le le rapport ne peut pas dire s’il s’agit du début d’une instabilité irréversible."

À cette élévation lente et régulière du niveau de la mer, s’ajoute un danger plus ponctuel pour les habitants des zones côtières et des petits états insulaires : une montée subite des eaux, liée aux phénomènes météorologiques extrêmes qui vont se multiplier. Les cyclones dans le Pacifique agissent comme des coups de boutoir sur les côtes, explique Hélène Jacot des Combes. Cette paléocénographe est professeure à l’université du Pacifique sud : "On a des informations dans ce rapport qui nous indiquent que _des événements extrêmes, comme des inondations côtières, qui sont observés à l’heure actuelle une fois par siècle, pourraient devenir plus fréquents et se produire une fois par dizaine d’années, voire dans certaines projections extrêmes, une fois par an_."

En Arctique, la  superficie de la banquise au plus bas depuis 1000 ans

Ce mois de septembre 2019, la taille de la banquise en Arctique s’est encore réduite à peau de chagrin : c’est la seconde superficie la plus basse observée en 40 ans de mesures satellites, derrière le record de 2012. Le rapport du GIEC confirme cette tendance. Les experts estiment qu’il est quasiment certain que la surface de la banquise en septembre va diminuer de 12,8 % par décennie. "Ces changements de couverture de glace en septembre sont vraisemblablement sans précédent depuis 1000 ans", dit le rapport.

Les glaciers reculent presque partout dans le monde. D’ici 2100, les glaciers d’Europe centrale, du Caucase, de l’Asie du Nord , de la Scandinavie, des Andes tropicales,  du Mexique, de l’Afrique de l’Est et de l’Indonésie pourraient perdre 80 % de leur masse d’après les projections les plus pessimistes sur le niveau d’émissions de CO2. Certains pourraient disparaître même si les émissions baissent.

En montagne, une adaptation indispensable

En haute montagne, l’évolution des glaciers a un impact considérable sur les populations locales, souligne le rapport. Au-delà du  risque de catastrophes naturelles (glissements de terrains) le calendrier et le niveau de débit des rivières va être modifié. Il faudra donc revoir la gestion de l’eau potable et de la ressource pour l’irrigation, explique Valérie Masson Delmotte. "En Asie, autour de l’Himalaya et du Tibet notamment, ça a des conséquences sur la ressource en eau douce pour environ un quart de la population mondiale qui vit dans les bassins versants alimentés pendant la saison sèche par la fonte de la neige et des glaces."

Ce rapport s’inquiète aussi du dégel du permafrost. La surface des sols gelés à la surface de la terre pourrait diminuer de 30 à 99% par rapport à aujourd’hui, selon le pire des scénarios. Or ce sont des réservoirs gigantesques de carbone et de méthane, ils pourraient donc libérer des dizaines, voire des centaines de milliards de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Et ainsi aggraver  la crise climatique.

La fonte des glaciers, des calottes, le dégel du permafrost, vont se poursuivre à court terme disent les experts du GIEC. Plus difficile de prévoir après 2050, tout dépendra des efforts réalisés (ou pas) pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre.

Les océans, un régulateur du climat en crise

Les océans, qui couvrent les 2/3 de la planète, nous rendent bien des services. Ils nous procurent de l’oxygène, pompent environ 30 % du CO2 émis par les activités humaines de l’atmosphère, et ont absorbé 90 % de la hausse de température depuis que celle-ci est enregistrée. Mais cette formidable machine climatique fatigue. En absorbant une grande partie de la chaleur et du carbone, les océans deviennent plus chauds (le rythme du réchauffement de l’océan a plus que doublé depuis 1993 dit le rapport), plus acides, plus salés et moins riches en oxygène.

Parmi les conséquences détaillées pour la première fois par ce rapport du GIEC : les vagues de chaleurs marines, qui risquent de devenir 20 fois plus fréquentes (qu’en 1982) dans le cas d’un réchauffement à 2°C (50 fois plus fréquentes selon le scénario le plus pessimiste). Ces canicules en mer ont un impact sur la biodiversité (notamment sur la répartition des poissons et l'équilibre des écosystèmes), et par ricochet sur les populations côtières qui tirent leurs ressources de la mer.

"Ces vagues de chaleurs ont notamment un effet sur les récifs de corail tropicaux", détaille Helène Jacot des Combes, professeure à l’université du Pacifique sud co-auteur du rapport. "Or de nombreux petits états insulaires dépendent de ces récifs pour la pêche mais aussi comme barrières naturelles pour se protéger des assauts de l’océan. La bonne santé des récifs est également vitale pour le secteur tourisme."

Sur l’épineuse question de l’immigration provoquée par la crise climatique, le rapport ne chiffre pas le nombre de personnes potentiellement déplacées. L'étude mentionnant 280 millions d'individus impactés n'a pas été reprise dans la version finale du rapport.

L’un des auteurs du rapport, Hélène Jacot des Combes, explique que ce chiffre n’était pas corroboré. En revanche, "on montre que le recul des glaciers dans certaines régions, et en particulier autour du Tibet au sens large, dans les régions tropicales mais aussi en Alaska, conduit au départ de populations locales."

Aujourd’hui les conséquences du réchauffement climatique sur les océans et les zones gelées (la cryosphère) concernent directement 1,4 milliard de personnes qui vivent sur le littoral  (680 millions de personnes habitent dans des zones côtières  où l'altitude  ne dépasse pas 10 mètres , elles seront 1 milliard en 2050), en haute montagne (670 millions d’habitants), dans les petits états insulaires en développement (65 millions d’habitants) sans compter les 4 millions d’habitants de l’Arctique.

Ce rapport sonne une nouvelle fois l’alerte pour que les gouvernements baissent drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, et limitent ainsi ce grand bouleversement en cours. Mais ce pavé très détaillé, région par région, vise aussi à aider les décideurs à choisir les meilleures solutions pour aider localement les populations à s’adapter à ce qui les attend.

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