Détérioration de l'environnement, réchauffement climatique, que l'on considère que c'est la faute des Humains ou pas, du capitalisme ou non, pourquoi nos vies quotidiennes changent-elles si peu finalement ? Question à 2 philosophes et 1 paléoanthropologue.

Inondations en Ile-de-France en février 2018
Inondations en Ile-de-France en février 2018 © AFP / Jacques Demarthon

Au moment où se déroule la COP24 dans l'espoir de mettre en application l'accord de Paris sur la réduction des gaz à effet de serre et la limitation du réchauffement de l'atmosphère terrestre. Au moment où mille initiatives sont prises par les citoyens et les institutions en ce sens, comment les intellectuels peuvent-ils nous guider ?

Le plastique tue la planète à petit feu, l'industrie et les transports polluent l'air que l'on respire, le climat se dérègle provoquant canicules, sécheresses ou au contraire inondations. Pour autant, il n'y a pas encore de réaction massive individuelle pour laisser sa voiture au garage,  bouder les distributeurs de cafés avec leurs gobelets en plastique. On s'en parle tout le temps, mais globalement, nous continuons de polluer. Les désordres du climat et l'effondrement de la biodiversité font la une des journaux, pas les milliers d'initiatives prises par certains, sur le terrain, pour faire à leur échelle, ce qu'ils peuvent. 

Catherine Larrère : "Les élites n'y voient pas plus clair que les autres"

Catherine Larrère
Catherine Larrère / .Larrère

Catherine Larrère est philosophe, spécialiste de la pensée de Montesquieu et de l'éthique de l'environnement. Présidente de la Fondation de l'Écologie Politique, elle est notamment l'auteure d'essais ou d'ouvrages collectifs, dont Penser l'anthropocène (Les Presses de Sciences Po, 2018).

Pourquoi avons-nous l'air de ne pas réagir et de continuer à consommer et fonctionner sur les mêmes modèles ?

Selon elle, depuis une bonne cinquantaine d'années que les scientifiques ont attiré l'attention sur l'ampleur de la crise environnementale et ses conséquences potentiellement catastrophiques, le diagnostic est établi et les remèdes sont connus. Pourtant on agit très peu et les résultats sont très insuffisants. "Les États, qui sont en charge de l’intérêt général, sont défaillants, allant même jusqu’à refuser d’agir. Mais, d’une certaine façon, nous sommes tous dans le déni : nous avons beau savoir, nous ne changeons pas nos façons de vivre.", explique-t-elle.  

Si les effets du changement climatique sont de plus en sensibles, on s’y habitue plus ou moins, parce que cela se fait sentir peu à peu.

C’est une leçon des catastrophes passées : qu’il s’agisse de la fin de l’âge du bronze, ou de l’effondrement de l’empire romain, cela a pris du temps et on ne s’est pas vraiment mobilisé. Cela veut-il dire que personne ne fait rien, que personne ne se rende compte de rien ? On peut estimer que ceux qui s’affirment le plus ouvertement climato-sceptiques, comme Trump, cherchent en fait à maintenir la majorité dans la passivité afin de permettre aux plus riches de se sauver dans l’effondrement général. Mais on peut aussi mettre en doute le fait que les élites soient à ce point clairvoyantes. 

Une des leçons des effondrements précédents est que les plus favorisés, ceux qui vivent mieux, sont moins conscients de la gravité de la situation que ceux qui en souffrent le plus directement et qui ont déjà une culture de la catastrophe. 

Pascal Picq : "On fait la balance entre les gains et les pertes dus au changement"

Pascal Picq
Pascal Picq © AFP / Lionel Bonaventure

Pascal Picq est paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France, spécialiste de l’évolution de l’Homme et des grands singes.
Il a travaillé sur les archaïsmes de nos sociétés vis-à-vis des femmes notamment, (Nouvelle Histoire de l’Homme Perrin 2005) et s'est engagé pour la laïcité. Il est aussi auteur de S'adapter et innover pour survivre, et plus récemment chez Allary éditions, de Le Nouvel Age de l’humanité, les défis du transhumanisme expliqués à une lycéenne.

Pourquoi on ne réagit pas ? C'est exactement la question que je pose dans l'un de mes ouvrages. Pourquoi les blessures que les hommes infligent à la Terre et à l’Humanité elle-même ne suscitent-elles pas davantage de prise de conscience et des actions plus résolues ? 

Face à n'importe quelle situation, notre cerveau fait une sorte de balance des avantages et inconvénients à prendre telle ou telle décision. On réfléchit à un temps "t", sur les bonus et malus qu'impliquerait une décision ou un changement. On assure ses gains et on fait des paris sur les pertes. 

En ces temps de réchauffement climatiques, ceux qui restent sur leur position sont ceux qui regardent leurs gains.

Par ailleurs, on ne peut pas avoir peur d'un danger qu'on n'a pas encore vécu. L'instinct de survie ne peut-être sélectionné que face à un danger déjà expérimenté. Enfin, c'est culturel. Les systèmes de patriarcat et de domination sur lesquels nous fonctionnons  sont des constructions culturelles. Les philosophes ne nous aident pas beaucoup, surtout quand, comme tout le monde, ils pensent en restant dans une distinction entre l'Homme et la Nature. 

Emilie Hache : "Il y a une colère saine et constructive à avoir pour imposer un changement aux États"

Emilie Hache
Emilie Hache © Radio France / France Culture

Emilie Hache est l'auteur de Ce à quoi nous tenons, Propositions pour une écologie pragmatique (éditions de la découverte). 

Pourquoi on ne bouge pas vraiment ? La question est sur toutes les lèvres. Pourtant, nombreux.ses le font, s'interrogent, remettent en cause. Il y a de fait une colère saine et constructive à avoir pour imposer un changement aux Etats. Cela peut paraître paradoxal, mais il est urgent de ne rien d'attendre d'eux, tout en faisant tout pour les forcer à agir. Si l'on prend l'exemple de la COP24, je n'attends rien d'un événement comme celui-là. Ces accords sont toujours bien trop peu ambitieux et ne sont surtout jamais contraignants, c'est pour cela que les gens s'y intéressent peu. L'espoir est du côté de la société civile : regardez la victoire inimaginable il y a encore quelques années des habitant.e.s de Notre-Dame-des-Landes. Même si l'Etat fait tout pour qu'on oublie la possibilité d'alternatives viables et heureuses, comme le dit l'anthropologue anarchiste David Graeber, ces dernières existent, elles sont de plus en plus nombreuses, et sont source d'inspiration les unes pour les autres.

L'Etat fait tout pour qu'on oublie la possibilité d'alternatives viables et heureuses 

Heureusement, car la situation est véritablement dramatique, et les "sacrifié.e.s" du changement climatique risquent d'être de plus en plus nombreux.ses. Rappelez-vous comme en Californie les personnes les plus fortunées ont combattu les incendies avec des services privés de pompiers, pendant que le reste de la population regardait leur maison et leurs biens partir en fumée. L'économiste Juan Martinez-Alier parlait il y a quelques années déjà d'une écologie des riches qu'il opposait à une écologie des pauvres. On y est, en France comme aux Etats-Unis, et c'est ce contre quoi il faut se battre.

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ECOUTEZ LE PODCAST DE RADIO FRANCE "AGIR POUR MA PLANÈTE" :

À l'occasion de la COP24, retrouvez toutes les émissions et les chroniques sur le changement climatique, par les antennes de Radio France. Quel est l'impact du réchauffement climatique sur l'environnement ? Quels dangers, quelles solutions ? À retrouver sur iTunes, sur Deezer ou en fil RSS.

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