Dans le sud d‘Israël, des chercheurs tentent de comprendre et de protéger un récif de corail résistant au changement climatique.

Dans le golfe d'Aqaba, la mer Rouge recèle un corail qui pourrait résister à la montée de température des mers
Dans le golfe d'Aqaba, la mer Rouge recèle un corail qui pourrait résister à la montée de température des mers © AFP / Menahem Kahana

L’enjeu est majeur. Le corail est menacé à l’échelle du globe par le réchauffement des mers. Dans le golfe d’Aqaba, l'espèce fait aujourd’hui figure de patrimoine et de richesse. Il renferme l’espoir d’un mécanisme de préservation pour le corail de la planète. À Eilat, sous une grande bâche qui protège du soleil hivernal, une petite armée d’aquariums accueille des coraux. 

Des aquariums d'eau chaude pour tester les coraux
Des aquariums d'eau chaude pour tester les coraux © Radio France / Etienne Monin

Nous sommes au sud d’Israël, sur la mer Rouge, à l’Institut inter-universitaire des sciences marines. Face à un phénomène : un corail qui, pour l'instant, ne plie pas devant les effets du réchauffement climatique. 

"C’est une situation très particulière, explique Maoz Fine, directeur du laboratoire. Ce corail est à l’aise les étés et supporte même la hausse des températures. Nous pensons que nous avons une centaine d’années avant que ce corail ne soit menacé par l’augmentation des températures de l’eau." 

Ce corail sert donc de cobaye. Des branches sont élevées dans une "pouponnière". Puis testées dans un simulateur de mer Rouge pour mesurer sa résistance aux températures élevées.

Des simulations dans une eau atteignant 36 degrés

"C’est un endroit dans lequel nous allons recréer des conditions expérimentales correspondant aux conditions de températures et d’acidification de l’océan que nous aurons dans les dix prochaines années ou plus en mer Rouge, explique Guilhem Banc-Prandi chercheur français auprès de l’Institut. On peut pousser nos coraux à 5 ou 6 voire 8 degrés supplémentaires. Donc là on regarde ce qui se passe à la fin 2050, 2100. Le maximum que l’on ait réalisé, c’est 36 degrés. Là on commençait à observer un signe de blanchiment. Mais pas aussi massif que l’on pourrait avoir dans d’autres pays comme l’Australie."

Les algues qu'ils hébergent donnent aux coraux leurs teintes
Les algues qu'ils hébergent donnent aux coraux leurs teintes © AFP / Andrea Bernardi

L’été, dans le golfe d’Aqaba, la température maximale de la mer est de 27 degrés, d’où la marge de manœuvre. Le phénomène s’explique par une sélection naturelle, amorcée il y a plus de 6000 ans quand les organismes ont recommencé à peupler la mer Rouge. D’après Maoz Fine, des coraux ont migré depuis les mers très chaudes du sud vers le nord plus tempéré. 

Là aussi explique le scientifique, il s'agit d'une situation à part : "C'est peut-être la seule dans laquelle le corail a passé une sélection naturelle pour sa résistance thermale ou pour les hautes températures. Seul celui qui pouvait résister aux fortes températures dans le sud de la mer Rouge a réellement pu émigrer vers le nord, en passant cette espèce de filtre naturel. Il a pu alors s’installer dans le golfe d’Aqaba qui est à 6 degrés de moins que l’environnement d’où il vient et auquel il a survécu."

Maoz Fine devant un aquarium plein de coraux pas là pour décorer
Maoz Fine devant un aquarium plein de coraux pas là pour décorer © AFP / Menahem Kahana

Ce corail attire des équipes de chercheurs venus du monde entier. C’est un écosystème complexe, analyse Sandrine Bessette, micro-biologiste à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPF), en Suisse.

"Le corail est un animal qui secrète un squelette calcaire dans lequel il va vivre. À l’intérieur de ses tissus, il héberge différentes petites algues qui vont l’aider à se nourrir, poursuit la chercheuse installée là pour une semaine. Ce qui provoque le blanchiment sous l’effet du réchauffement des eaux, c’est l’expulsion par le corail de ces petites algues qui jusque-là donnaient au corail sa couleur."

Les propriétés du corail du golfe d’Aqaba ont été découvertes il y a cinq ans. Aujourd’hui, on connait le pourquoi mais pas encore le comment. Microscopiste à l'EPF de Lausanne, Celine Loussert-Fonta observe ce qui se passe dans les cellules quand la température augmente : "Nous faisons de grandes expériences avec des tests thermiques. Nous augmentons la température pour voir la réaction des coraux et des petites algues. Mais pour l'instant, on en est vraiment au début de la recherche."

Le corail nécessaire à la fabrication de médicaments

L’enjeu a une grande importance, tant l’espèce est menacée à l’échelle du globe par le réchauffement des mers, alors qu’elle représente un maillon essentiel et une ressource importante, dit le chercheur Maoz Fine.

"Non seulement le corail permet d’entretenir de nombreuses espèces, mais il alimente aussi une diversité chimique qui peut être utilisée par l’homme pour fabriquer des médicaments et des produits pharmaceutiques. Donc maintenant que le climat change et qu’il menace le corail, tout le monde soudainement a réalisé que l’on doit faire quelque chose rapidement et comprendre quelle va être l’influence du climat sur le corail. "

Des chercheurs du monde entier viennent étudier ce corail plus résistant que d'autres
Des chercheurs du monde entier viennent étudier ce corail plus résistant que d'autres © AFP / Andrea Bernardi

La géopolitique, obstacle potentiel à la sauvegarde du corail

Il faut donc agir mais dans cette région du monde, ça n'est pas simple. Le golfe d'Aqaba est situé au carrefour de quatre pays aux relations plus ou moins froides. Un premier pont vient d’être lancé avec une rencontre internationale des équipes scientifiques concernées organisée dans à Berne en mars 2019. 

Ainsi la diplomatie suisse se met au service de ce corail hors norme et l'ambassadeur helvète en Israël, Jean-Daniel Ruch, n'hésite pas à se mouiller : "La clef pour la réussite d’un projet de préservation de la barre de corail sur le long terme, c’est la coopération internationale juge-t-il. Les scientifiques se parlent entre les quatre pays, mais je crois que maintenant il faut passer à l’étape suivante : sensibiliser les responsables des politiques environnementales mais aussi d’urbanisme et de développement des régions côtières. L’objectif de ce séminaire à Berne sera aussi de lancer un message aux responsables politiques et de leur dire : 'Attention il faut mettre en place un certain nombre de politiques concertées pour préserver ce trésor et cet héritage'."

Les quatre pays impliqués, Israël, la Jordanie, l’Egypte et l’Arabie saoudite ont, pour certains, des projets de développement qui pourraient compromettre la préservation du corail de la mer Rouge, avec, côté saoudien, Néom, une ville futuriste dans le nord-ouest du pays, ainsi qu’un pont vers l’Egypte. 

Pour ce qui est de la Jordanie et d’Israël, le canal de la mer Morte ou encore des pêcheries pourraient ne pas aller dans le sens de la protection du corail. 

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Le reportage à Eilat

Par Etienne Monin
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