Pablo Fajardo VS Texaco / Chevron. L'histoire d'un bras de fer judiciaire et médiatique. C'est aussi un des pires scandales environnementaux de la planète, une crise humanitaire, une décision de justice bafouée… L'histoire de David contre Goliath, en somme. Une BD, qui paraît aujourd'hui, raconte cette affaire folle.

Extrait de la couverture de la bande dessinée "Texaco. Et pourtant, nous vaincrons" (Edition des Arênes)
Extrait de la couverture de la bande dessinée "Texaco. Et pourtant, nous vaincrons" (Edition des Arênes)

Les journalistes m'appellent le "David de l'Amazonie". Comme David, je m'attaque à un géant. Et comme lui, je pense que nous vaincrons.

Ces mots sont ceux de Pablo Fajardo dans la bande dessinée qui sort aujourd'hui : Texaco, et pourtant nous vaincrons. La bande dessinée est belle et lumineuse, mais derrière les couleurs éclatantes de la jungle amazonienne à l'aquarelle, le récit est sombre. Sophie Tardy-Joubert et Damien Roudeau y racontent le combat fou d'un homme qui se bat pour défendre les droits de son peuple contre l'avidité d'une compagnie pétrolière américaine, Texaco. 

Une BD essentielle à l'heure de la mondialisation, qui montre à quel point il est devenu complexe de savoir où et comment les multinationales doivent rendre compte de leurs actes. 

Le David de l'Amazonie

Pablo Fajardo a grandi dans la province de Sucumbíos, en pleine Amazonie. C'est le cinquième enfant sur six d'une famille pauvre. Ses parents habitaient dans une autre province d'Equteur, il est venu là avec ses deux frères dans l'espoir de trouver du travail dans le pétrole. 

L'entreprise américaine d'extraction pétrolière locale, c'est Texaco. En 1964, cette entreprise américaine s'est installée là, sur une concession octroyée par le gouvernement équatorien. Selon les chiffres fournis par Pablo Fajardo, Texaco a creusé plus de 300 puits de pétrole dans l’Amazonie équatorienne, le poumon de la planète. En 1992, la concession est arrivée à terme et Texaco a quitté la région, laissant derrière elle 60 millions de litres de pétrole brut et 70 millions de litres de résidus toxiques. Dans Texaco, et pourtant nous vaincrons, Pablo Fajardo résume :

Par endroits, les flaques sont si grandes qu'elles ressemblent à des lacs noirs.

Le pétrole est partout : dans l'air, dans les maisons, dans l'eau… L'empoisonnement des cours d'eau a entraîné la disparition des poissons, et contraint les tribus indigènes qui vivaient là à la misère et la mort.

Le pétrole est partout
Le pétrole est partout © AFP / Pablo Cozzaglio

Adolescent, Pablo Fajardo travaille pour Texaco. Il n'a pas tellement le choix : c'est le principal employeur du coin. Le soir, il travaille aussi pour une mission religieuse de prêtres capucins grâce à qui il commence des études de droits. 

En 1993, l’avocate américaine Judith Kimberling alerte l'opinion sur l'affaire avec le livre, Amazon Crude. La médiatisation permet de réunir des avocats pour déposer la première plainte contre Texaco. Pablo Fajardo, qui avait rassemblé les victimes, sortait à peine du lycée.

En 2004, il devient avocat : "C’était une nécessité. Chaque fois que nous faisions appel aux autorités, on nous répondait : ‘Trouvez-vous un avocat pour vous aider’." Et à partir de 2005, c'est lui l'avocat principal qui assure la défense des victimes…

Source contaminée par le pétrole d'un puits de forage maintenant abandonné, exploité par Texaco
Source contaminée par le pétrole d'un puits de forage maintenant abandonné, exploité par Texaco / Pablo Cozzaglio

David contre Goliath : Pablo Fajardo contre Texaco / Chevron

Ce matin, Pablo Fajardo était l'invité de Sonia Devillers dans L'Instant M. Écoutez l'entretien complet ici ou retrouvez l'essentiel à lire ci-dessous…

18 min

L'instant M

En 2001, Texaco a été racheté par Chevron. Pour faire face à Pablo Fajardo, ils ont recruté 2000 juristes. Pablo Fajardo nuance : "Ce n'est pas moi, Pablo Fajardo, contre Chevron, ce sont les peuples indigènes qui sont des victimes et qui se battent contre cette entreprise [...] En novembre passé, ça a fait 25 ans qu'on a commencé à se battre. Ce n'est pas facile de réussir à maintenir aussi longtemps l'intérêt de l'opinion publique sur un cas comme le nôtre".

Ce bras de fer judiciaire est aussi médiatique. En 1993, un avocat américano-équatorien assigne Texaco devant un tribunal new-yorkais. Steven Donziger met au point le plan média qui doit accompagner cette épopée judiciaire : il fait notamment traverser New-York sous la neige à des Indiens en tunique traditionnelle. Pablo Fajardo n'était pas encore avocat de l'affaire à l'époque, néanmoins il reconnaît la force de l'opinion publique : 

Beaucoup de juges jugent avec la loi dans une main et, dans l'autre, les sondages et l'opinion publique

Plus tard, quand Pablo Fajardo est devenu avocat de cette affaire, lui aussi a utilisé les médias : il a fait venir les caméras dans la jungle… tout cela a payé. Pablo Fajardo reçoit le prix CNN "Hero's award". Les people s'intéressent alors à la cause : Sting, Angelina Jolie, Brad Pitt… "Cela a un poids sur l'opinion ; c'est d'une certaine manière un outil" commente Pablo Fajardo. 

Ce qu'il illustre avec cette anecdote : 

Je suis allé à New-York en 2007 ; j'étais avec Sting. J'ai commencé à parler, personne ne m'écoutait, évidemment. Sting est venu et a dit "Venez, vous devez écouter cette histoire". Et tout le monde s'est mis à écouter !

14 février 2011 : première condamnation de Texaco / Chevron, qui doit payer neuf milliards aux Indiens de l'Amazonie équatoriale. Du jamais vu : aucun tribunal n'avait prononcé une telle condamnation en droit de l'environnement.

Chevron a toujours refusé de payer. Et, à partir de là, il contre-attaque médiatiquement. Chevron réussit notamment à récupérer les 600 heures de rush du documentaire Crude. Pourtant, le secret des sources est très bien protégé aux USA (premier amendement de la constitution). La bataille est féroce… 

"En 2008, j'ai eu le prix Goldman à San Francisco [sorte de prix Nobel de la défense de l’environnement]. Quand Chevron l'a su, ils ont sorti la veille [de la remise du prix] des propos diffamatoires sur différents journaux de San Francisco. On a fait une conférence de presse dans un hôtel à 10h du matin. Chevron a alors organisé une conférence de presse dans le même hôtel à 9h du matin". Un drame ? Pas exactement : 

Ça a été une erreur de communication parce que, d'une certaine manière, ils ont attiré la presse et nous avons parlé derrière !

Autre chose : Microsoft, Google, Skype ont transmis l'ensemble des communications personnelles et privées de Pablo Fajardo à Chevron. Tout cela avalisé par la justice américaine. "Chevron a eu accès à toutes mes communications électroniques sans mon autorisation. Ils se sont adressés directement aux entreprises américaines et nous, évidemment, n'avons pas la capacité économique de nous défendre". Il souligne un autre aspect important du bras de fer médiatique : les réseaux sociaux. "En Équateur, il y a eu sur Facebookune campagne diffamatoire extrêmement agressive contre nous. L'avantage qu'on avait, c'est que les gens me connaissaient et Chevron a eu du mal à se faire croire".  

Le combat continue…

En 2014, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a mis en place un groupe de travail intergouvernemental qui permettrait de considérer les entreprises comme des sujets de droits international - donc redevables de leurs actes. "Le projet est activement soutenu par plusieurs États latino-américains et africains, ainsi que par plus d'une centaine d'ONG. Mais les pays du Nord manquent à l'appel". L'Union Européenne, notamment.

Aller plus loin

► LIRE la BD Texaco, et pourtant nous vaincrons, par Sophie Tardy-Joubert, Pablo Fajardo, Damien Roudeau (édition des Arènes). Sortie le 27 mars 2019.

Crude, documentaire de Joe Berlinger (2009)

► ÉCOUTER L'Instant M - Pablo Fajardo contre Texaco : bras de fer judiciaire et médiatique.

Pablo Fajardo raconte l'affaire (vidéo en anglais) :

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