Des arbres magnifiés par le noir et blanc, des groupes ethniques jamais vus... Plus de 200 clichés du grand photographe brésilien sont présentés à Paris. Ils rendent hommage à l'importante forêt brésilienne aujourd'hui menacée. Les conséquences de sa disparition seraient terribles.

Sebastiao Salgado en mai 2021 dans l'exposition "Amazonia" à Paris
Sebastiao Salgado en mai 2021 dans l'exposition "Amazonia" à Paris © AFP / JOEL SAGET

Pendant sept ans, le grand photographe Sebastião Salgado a sillonné l’Amazonie brésilienne, photographiant la forêt, les fleuves, les montagnes, les peuples qui y vivent. Ses photos sont à voir à la Philharmonie de Paris jusqu'au 31 octobre. Il était l'invité de Daniel Fiévet dans l'émission "Le temps d'un bivouac" 

Le noir et blanc et le vert de l'Amazonie

Daniel Fiévet : "On est habitué depuis maintenant des décennies à vos clichés en noir et blanc. Qu'avez-vous apporté à cette forêt en la dépouillant de son vert ?

Sebastião Salgado : 

On voit alors l'Amazonie en rêve.

Le noir et blanc est une abstraction. Grâce à elle, on apporte la participation du spectateur. On stimule son imaginaire. Tandis que la couleur, plus directe, apporte le réel. 

Les ciels et les montagnes

Sebastião Salgado : "J'ai donné dans mes images de l'importance aux ciels de l'Amazonie. Ils sont vraiment spéciaux, et n'existent nulle part ailleurs. Les nuages sont volumineux. L'atmosphère est humide. Il y a de l'évaporation… C'est l'une des grandes merveilles de la planète. Je ne pouvais pas passer à côté de ces images, puisque j'essayais avec mes photographies, de représenter l'Amazonie. 

Mais cette exposition présente certains aspects jamais vus de l'Amazonie. Les photos classiques de cette région montrent toujours une grande plaine avec des rivières qui serpentent au milieu. Là, je montre des montagnes. Les gens l'ignorent, mais il y a une chaîne de montagnes. Elles sont rarement représentées car sont trop éloignées des moyens de communication. Il faut prendre un petit avion ou un hélicoptère. Ce qui n'est pas à  la portée de tout le monde. J'ai pu le faire grâce à l'armée qui m'a emmené avec elle dans ses longs voyages dans l'Amazonie". 

Dans l'exposition "Amazonia" à Paris en mai 2021
Dans l'exposition "Amazonia" à Paris en mai 2021 © AFP / Stéphane Louesdon / Hans Lucas

L'eau : quand les fleuves sortent de leur lit

"L'Amazonie est le paradis sur terre ! Je l'ai dit plusieurs fois, mais c'est vrai. Il y a des passages vraiment uniques. Pour vous donner une idée : entre les eaux basses, et les autres, il peut y avoir jusqu'à 25 ou 30 mètres de différence de niveau. Avec cette variation, les eaux avancent au moins 150 à 200 km dans les terres d'un côté ou de l'autre. Arrivant de Colombie, et avant de se jeter dans l'Atlantique, l'Amazone traverse le Brésil sur 4667 km ! Ce sont des distances phénoménales. L'Espace amazonien brésilien représente au moins huit fois la surface de la France.

L'Amazonie est un immense rêve. 

Un milieu fragile et menacé

"Le Brésil possède de grands écosystèmes de forêts tropicales. L'Amazonie est la plus grande, mais la forêt Atlantique, plus petite, mesure deux fois la surface de la France. Et c'est dans cette forêt-ci que je suis né. 

On est en train de détruire l'écosystème amazonien à très grande vitesse. Le gouvernement de Bolsonaro accélère la destruction, on accélère la menace sur les tribus indiennes. Mais cette destruction n'a pas commencé ce président. 

Dans les dernières quarante années, avant lui, on avait déjà perdu 18% de la forêt amazonienne au Brésil. La faute à notre société de consommation ! 

On détruit la forêt pour amener les bois à la Bibliothèque François-Mitterrand, ou du Canal Saint-Martin. On importe ces bois d'excellente qualité, très bon marché. Et on trouve dans nos supermarchés de la viande nourrie avec le soja du Brésil. C'est le premier producteur de soja au monde ! Une bonne partie vient de fermes situées en Amazonie, qui grignotent de l'espace sur la forêt".

Photographier en chantant

"L'ambiance autour de la photographie est très importante. On l'apporte toujours dans l'image. Quand je suis en train de photographier, je me concentre en chantant. J'adore chanter, même si c'est souvent faux. Ce n'est pas grave. L'important, c'est que vous soyez dans le rythme, et dans les temps. 

Auparavant, j'ai travaillé avec des pellicules de 36 poses. En changer cassait l'indispensable concentration.  Et là, j'ai découvert que lorsqu'on chante, la musique devient le fil conducteur. 

Donc quand je fais des voyages en bateau en Amazonie, je chante pendant plus d'un mois, du matin et soir. Puis, je m'arrête pour écouter la forêt, écouter tous les animaux. On les écoute vraiment. Et la nuit, dans notre hamac, on écoute encore beaucoup plus les sons de la forêt. C'est encore plus fort la nuit que le jour."

Des communautés indiennes multiples

Au Brésil il existe une institution fabuleuse qui s'appelle la fondation nationale des Indiens. Son but est de connaitre, faire connaitre et protéger les communautés indiennes. 13% du territoire brésilien est occupé par des Indiens protégés par la loi. Toute la surface de l'Amazonie, ce sont des réserves indiennes protégées par la loi.

J'ai pu rencontrer des communautés autochtones. Ces gens-là sont d'une douceur immense. Il y a très peu d'agressivité. Certaines tribus ne mangent pas d'animaux à sang chaud pour éviter d'être agressifs. Ils ne se nourrissent serpents, de poissons, ou de tortues…

Les différences entre les communautés sont énormes. Chez les Zo'é on est polygames et polyandres et on règle les différents par les chatouilles et avec l'humour. Je me rappelle avoir assisté au règlement d'une petite bagarre. L'un est assis sur un tronc coupé, l'autre est à quatre, cinq mètres. Toute la communauté les entoure. L'un des plaignants a commencé à accuser l'autre de l'avoir insulté. Des personnes du groupe autour sont intervenus : "Écoute, il a dit ça, mais pas avec cette intention. J'étais là aussi. J'ai écouté…" 

Et tout ça se termine dans une énorme fête. J'imagine que nous étions comme ça, mais à cause des limites des États, ou des religions, on a changé.  

Mais leur environnement est dégradé

"Les Indiens ont une fine conscience de la forêt. Ils savent qu'ils sont menacés de tous les côtés. Ils ont constaté les changements climatiques, vu la différence de système de pluies. 

Si cette forêt disparait, en plus de perdre le poumon de la planète, on perdra possiblement une importante concentration culturelle. Il y a plus de 180 tribus différentes, on y parle plus de 150 langues différentes ! Et il y a des groupes que l'on ne connait pas, environ une centaine qui n'ont jamais été contactés, qui n'ont jamais eu de contact avec le reste de l'humanité. Ils sont protégés puis 1988. Il est interdit de tenter de les rencontrer, pour les préserver. Récemment, les Corubos ont été obligés de sortir. Ils avaient contracté la malaria, et n'arrivaient pas à s'en sortir. J'ai pu les rencontrer". 

Dans l'exposition Amazonia à Paris
Dans l'exposition Amazonia à Paris © AFP / Stéphane Louesdon / Hans Lucas

Jair Bolsonaro

"Jair Bolsonaro est un homme d'une violence extrême. Hier, au Nord-Est du Brésil, il a fait une apparition publique à visée démagogique. Il prend dans ses bras un des gamins masqués (au Brésil, même les enfants doivent porter un masque) du public. Bolsonaro, non seulement ne porte pas de masque, mais il arrache celui de l'enfant !

Il devrait perdre son poste de président. Mais pour le chasser du pouvoir, il faut que les assemblées votent à la majorité des deux tiers. Malheureusement le système législatif brésilien est très corrompu, c'est presque impossible ! 

Replanter des arbres pour ramener de l'eau

"On a planté aujourd'hui sur mon espace un peu plus de trois millions d'arbres de plus de 300 espèces différentes. On plante des arbres natifs. On est en train de constituer un écosystème très semblable à celui qui était détruit. C''est la seule manière de ramener la biodiversité. 

Quand on plante des arbres, on plante des sources.

L'eau n'existe pas dans la terre, et pas dans les montagnes. Elle provient des "rivières volantes", par la pluie. Sans eau, pas de nourriture pour le sol, ni les arbres. Seuls les arbres retiennent l'eau au sol. 

En Amazonie, par exemple, il y a plus d'eau charriée par les nuages que forment ces "rivières volantes", que par le fleuve Amazone qui est déjà gigantesque, 

Les volumes d'eau que le fleuve Amazone déverse par jour dans l'océan Atlantique, est beaucoup plus petit que le volume d'eau que celui des nuages qui partent de l'Amazonie pour aller à travers le monde. Donc une partie de l'humidité que l'on a ici en France proviennent une  aussi de l'Amazonie. Oui, on dépend de l'Amazonie aussi pour l'eau. Cette région est le poumon vert du monde, mais aussi, son puits et sa source. C'est pourquoi, il faut que tous ensemble, nous la défendions."

=> SALGADO AMAZÔNIA, une exposition immersive au cœur de l’Amazonie à voir à la Philharmonie de Paris jusqu'en octobre, toutes les infos sont ICI