Il y a trois mois, une bombe climatique, la tempête Alex, ravageait plusieurs vallées des Alpes-Maritimes dont celle de la Roya, la plus enclavée. Les travaux de reconstruction sont colossaux et vitaux : il faut éviter l'exode des habitants qui pourraient vite s'épuiser dans ces conditions de vie difficiles.

Le pont SNCF, en hauteur, surplombe la vallée de la Roya et ses routes dévastées.
Le pont SNCF, en hauteur, surplombe la vallée de la Roya et ses routes dévastées. © Radio France / Vanessa Descouraux

Un panneau orange est posé à même le sol. Des heures de passage y sont notées. C'est ici que démarre le convoi entre Fontan et Saint-Dalmas-de-Tende. Cinq kilomètres avalés en quelques minutes dans la vie d'avant Alex. Avant le 2 octobre 2020. Désormais, il faut attendre le départ, à heure fixe, du convoi ouvert par des agents de la direction des routes et des gendarmes. Il faut rouler au pas, ne pas croiser de voitures en sens inverse. 

La chaussée est, par endroits, de la piste, incertaine en cette période hivernale entre le gel et la neige. "C'est précaire, mais ce convoi redonne un semblant de vie normale", commente au volant Marcel, un habitant de la Brigue qui rejoint le convoi deux fois par semaine pour aller et sortir de son village natal. "Le plus dur n'est pas derrière, il est devant nous. Beaucoup de gens vont déprimer. On se pose tous des questions : est-ce que ça va vite se débloquer ?" 

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Quand Marcel pose cette question, il connaît en réalité la réponse. Non, ça ne se débloquera pas vite. Nicolas Portmann ne dit pas autre chose. Il travaille à la direction des routes est en charge de la reconstruction des routes. Sa tâche est étourdissante : sur la route départementale 6204, 80 brèches ont été répertoriées. Au total dans la vallée, sept routes sont coupées, dix ponts littéralement pulvérisés, 35 kilomètres de routes endommagés

Le convoi part à heure fixe pour emprunter la piste fraichement construite pour relier le haut de la vallée.
Le convoi part à heure fixe pour emprunter la piste fraichement construite pour relier le haut de la vallée. © Radio France / Vanessa Descouraux
Au Sud de Breil sur Roya, l'un des 10 ponts de la vallée démolis par le passage de la rivière en crue.
Au Sud de Breil sur Roya, l'un des 10 ponts de la vallée démolis par le passage de la rivière en crue. © Radio France / Vanessa Descouraux

"On sait qu'on en aura pour plusieurs années"

Le constat du "Monsieur routes" de la vallée, Nicolas Portmann, est sans appel. Sans donner de calendrier, il précise : "On a pris de bonnes notes de ce qui s'est passé, on a appris. Nos ponts seront reconstruits certainement avec un passage d'eau plus important. Les ouvrages de soutènement seront redimensionnés pour supporter un certain niveau de crue. La réflexion est en cours pour adapter nos techniques au regard de cette catastrophe", juge Nicolas Portmann. Le conseil départemental est l'acteur principal du financement de la reconstruction des routes. II estime qu'il faudra 500 millions d'euros.

Pour franchir la rivière, la technique la plus utilisée est la construction de passages à gué, avec des buses qui permettent l'écoulement de l'eau.
Pour franchir la rivière, la technique la plus utilisée est la construction de passages à gué, avec des buses qui permettent l'écoulement de l'eau. © Radio France / Vanessa Descouraux

La ligne de train sauvée depuis la catastrophe ?

Le train Nice-Tende (il va jusqu'en Italie à Cuneo), appelé le "train des merveilles", serpente, dans la vallée, avec un tracé aussi improbable qu'hypnotisant. Aujourd'hui la ligne est endommagée. Le train s'arrête à Breil, plus bas dans la vallée. Mais la ligne ferroviaire a bien mieux tenu que sa rivale de la route

Un passage est cependant particulièrement délicat : un viaduc qui s'affaisse. Le chantier pour le remettre d'aplomb est épique. Une poignée d'hommes est en rappel sur une paroi abrupte, ils s'attaquent à ses fondations pour consolider les piliers. Le chantier est éclairé la nuit par des projecteurs surpuissants, accentuant l'impression d'urgence absolue à relever ce défi.

Le train Nice-Cneo-Vintimille qui relie la Roya à l'Italie et la côte a peut-être sauvé sa peau depuis la catastrophe du 2 octobre 2020.
Le train Nice-Cneo-Vintimille qui relie la Roya à l'Italie et la côte a peut-être sauvé sa peau depuis la catastrophe du 2 octobre 2020. © Radio France / Vanessa Descouraux
La configuration des lieux ne permet pas aux gros engins de chantier de s'attaquer aux piliers de ce viaduc de Fontan. Ce sont des hommes en rappel qui les consolident.
La configuration des lieux ne permet pas aux gros engins de chantier de s'attaquer aux piliers de ce viaduc de Fontan. Ce sont des hommes en rappel qui les consolident. © Radio France / Vanessa Descouraux

"La ligne de vie", comme on l'appelle dans la vallée, tient sa survie avec cette catastrophe. C'est la revanche d'une ligne mal aimée, car pas rentable, menacée maintes fois de fermeture, soumise à un manque d'entretien depuis des années. 

Si bien que la durée du trajet en a été considérablement rallongée. Jusque dans les années 2010, il fallait 1h20 pour relier Tende à Nice. Avant la catastrophe, c'était 2h15 environ. De la même manière, la fréquence des trains a dégringolé en moins de 10 ans : de 16 trains par jour (huit allers, huit retours). Aujourd'hui, c'est quatre fois moins. 

Pour Catherine Rainaudo, militante de Roya expansion nature (REN), l'évidence est de redonner une chance au train. "On peut vivre ici avec un train, on peut acheminer des gens et des marchandises. Qu'on mette les investissements nécessaires dans le train. Il faut remettre la ligne en état". Mais cette pétillante retraitée se désole de réaliser qu'il a fallu "l'effondrement de la route pour se dire que les financements pouvaient être destinés à la voie ferrée."

"Il faut rester vigilant car la route a des alliés très, très forts" 

Au lendemain de la tempête Alex, quand la vallée de la Roya était coupée du monde, sans téléphone, sans internet, sans eau courante, le salut est venu du train. Les premiers contacts avec l'extérieur sont venus par le rail, notamment les premiers packs d'eau. Depuis dans chacun des villages traversés par la catastrophe, la gare est le poumon des activités d'entraide et de solidarité. 

Éviter la désertification dans une zone déjà enclavée

Nadège est infirmière libérale autour de Tende. Elle a moins de patients - beaucoup ont rejoint de la famille sur la côte -, elle a plus de route à faire, ses trajets sont plus longs, pour au final moins de revenus. C'est la vie des actifs de la Roya. Une vie où chaque déplacement, même le plus banal, devient une difficulté. Il y a certes des améliorations, comme ce "pont Bailey" monté à Tende ces derniers jours. C'est un pont qui d'ordinaire est installé par l'armée dans des zones de conflit, comme ce fût le cas massivement au Liban en 2006, après l'offensive d'Israël. 

Dans ces conditions, certains partent. Environ 400 personnes ont déjà quitté Tende. Le bourg compte 2 200 habitants. Les commerces sont majoritairement fermés, sauf celui tenu par une tonique femme de 93 ans, viscéralement attachée à sa boutique, qui "trouve le village bien triste avec tous ces jeunes qui partent". 

Tende comptee 2200 habitants, son architecture est particulière avec son habitat empilé et ses façades colorées.
Tende comptee 2200 habitants, son architecture est particulière avec son habitat empilé et ses façades colorées. © Radio France / Vanessa Descouraux

À Breil, qui a été désenclavé plus vite, la situation est moins grave. La première adjointe au maire, Audrey Rossi, estime que 10 enfants sur 120 ont quitté l'école. "Ceux qui sont partis on ne les reverra plus, ce sont des gens qui sont arrivés récemment dans la région. L'avenir ici leur a fait peur", affirme l'élue.

À la gare SNCF (toujours elle), la mairie réhabilite quatre appartements. Pascale visite le sien : "Oh, il y a des chambres aussi pour les petits-enfants." Elle va bientôt y poser ses valises. "Hors de question de quitter Breil, jamais de la vie", jure-t-elle. Elle a acheté en 1982, avec son mari, sa maison aujourd'hui inhabitable, mais la pudeur de la montagnarde qu'elle est lui interdit d'en dire beaucoup plus. 

En silence et à petits pas, la vallée et ses habitants se reconstruisent. Quant à la rivière, elle a retrouvé son débit habituel. Elle coule désormais dans son nouveau lit - dix fois trop grand - qu'elle a creusé un soir d'octobre où elle est devenue folle. Un nouveau paysage a été redessiné, moins vert, plus rocheux, mais au milieu y coulera toujours la rivière.