Aphra Behn est surnommée la "George Sand" de l’Angleterre. Au XVIIe siècle, elle fut espionne aux Pays-Bas, puis autrice à succès à Londres, modèle de liberté et féministe, pionnière dans la dénonciation de la colonisation. Un livre et une tournée permettent de la découvrir en France

Portrait d'Aphra Behn , par le peintre Peter Lely vers 1670 détenu par le Yale Center for British Art
Portrait d'Aphra Behn , par le peintre Peter Lely vers 1670 détenu par le Yale Center for British Art © .

Comme beaucoup de créatrices oubliées, Aphra Behn fut une autrice et comédienne accomplie en son temps, au XVIIe siècle. Elle a eu du succès, puis a été oubliée pendant près de 300 ans, avant de revenir à grâce à la faveur de recherches récentes. Aujourd'hui, cette femme de lettres, qui fut aussi espionne, est classée en Angleterre parmi les classiques, après un long passage au purgatoire des femmes libres et révoltées.

L'autrice et historienne Aline César s'emploie en France à faire revivre ses textes sur scène, et cherche par tous moyens à combler les zones floues d'une biographie qu'Aphra Behn a contribué elle-même à coder. Elle publie cet automne un récit poétique de sa vie, "Aphra Behn, Punk and Poetess" (Supernova) et propose une version jeune public d'une des oeuvres d'Aphra Ben, "Oroonoko, prince esclave", en tournée d'octobre à décembre.

Une femme du XVIIe siècle résolue

On sait à peu près sûrement qu'Aphra Behn est issue d'une famille assez modeste. Née en 1640 sous le nom de Johnson, elle a pris le nom de son mari, Behn, mort trois ans après leur mariage. 

Elle serait allée au Surinam avec sa famille, à l'âge de 23 ans, aurait perdu son père lors du voyage, père dont elle a écrit qu'il était supposé occuper un poste important sur place. Ensuite elle se serait mariée avec Johan Behn, marchand, et serait devenue espionne pour le compte de la couronne d'Angleterre, avant d'enflammer les salons et les théâtres avec ses pièces et ses romans. 

Envoyée à Anvers en Hollande, elle est l'agent 160, et prend comme nom de code Astrea,  qui deviendra plus tard également son nom de plume. Probablement espérait-elle vivre de ce métier, en tout cas elle s'est montrée très efficace. Grâce à son réseau de relations, elle a réussi à savoir qu'une attaque se préparait contre Londres. Elle en a prévenu ses commanditaires mais ils ne l'ont pas prise au sérieux. L'attaque sur la Tamise eut pourtant bien lieu, mais l'espionne n'a pas été payée. Tombée dans la misère, Aphra finit même par être emprisonnée pour dettes. 

Il lui fallut donc survivre avant tout. "Elle me touche car elle avait trois obsessions", dit Aline César. " Veuve très jeune, à 26 ans, sans héritage, en prison pour dettes, elle ne pense absolument pas à se remarier pour assurer un confort matériel. Elle choisit de travailler comme copiste, puis autrice, et surtout de vivre de sa plume, c'est la première obsession. Deuxièmement, elle souhaite être considérée comme une artiste à l'égale des hommes, et non comme une curiosité mondaine. Enfin, elle souhaitait que son œuvre passe à la postérité et que d'autres femmes écrivent pour le théâtre à sa suite." Sur ce troisième point, elle n'a pas été exaucée ; quant à son vœu de postérité, il rencontra des mouvements contraires au fil du temps. Célèbre jusqu'au XVIIIe siècle, elle tomba ensuite dans l'oubli, y compris en Angleterre même, avant que quelques chercheurs ou chercheuses, ou féministes, ne viennent exhumer ses écrits.

Une voix pour les esclaves

Avec ses 13 romans, 18 comédies et 2 tragédies, elle a contribué à la naissance du roman anglais, et plus tard elle sera une inspiratrice pour Virginia Woolf. Il faut aussi lui reconnaître d'avoir été une pionnière dans la dénonciation de la colonisation et de ses atrocités.

Dans les années 1660, le Suriname est une colonie hollandaise d’Amérique du Sud occupée par les Anglais. Du voyage qu'elle y aurait fait, elle tire un roman qui aujourd'hui encore fait date dans la prise de conscience des méfaits de la colonisation, "Oroonoko", publié en 1688, un an avant sa mort. Oroonoko est un esclave noir qui prend la tête d'une révolte, et périt après de multiples mutilations ordonnées par les colons pour le punir. En se mettant du côté des esclaves, elle change le regard sur les conséquences de l'occupation des territoires lointains par les Occidentaux.

Le roman a remporté un grand succès au moment de sa sortie et "ce livre a inspiré les abolitionnistes, notamment les abolitionnistes français, et a pris en défaut le regard autocentré des Européens à l'époque", explique Aline César.

> Lire sur Gallica le texte d'Aphra Behn traduit en français au XVIIIe siècle. 1ère partie, 2e partie

> Le blog de Gallica

Une voix qui déboulonne le patriarcat

La première œuvre d'Aphra Behn est "Le Mariage forcé", en 1670, beaucoup plus féministe que la pièce de Molière six ans plus tôt sur ce sujet, puis viendra plus tard la "Vierge muette", ou "l'Histoire de la nonne", et elle va s'imposer peu à peu comme une autrice donnant aux femmes d'autres rôles que ceux que la bonne société de l'époque attend d'elles. Elle met en scène des femmes qui brillent par leur intelligence et non leur beauté, qui se marient à des hommes dont le caractère est aussi fort que le leur, bref, des femmes qui décident pour elles-mêmes ce dont elles ont besoin.

Aphra Behn a du succès, notamment parce qu'elle recueille la bienveillance du roi Charles II, parce que le public la suit, mais elle est aussi très critiquée par ses contemporains, et les puritains qui voient en elle une femme trop libre.

"Il y a une charge révolutionnaire dans son œuvre, par rapport à la critique du patriarcat", explique Aline César, qui retranscrit des passages entiers de ses pièces dans son ouvrage poétique "Aphra Behn, Punk and Poetess". Punk au XVIIe siècle signifiait "pute", et l'écrivain contemporain de Behn, Robert Gould, lui adresse cette insulte en vers : "For Punk and Poetess agree so Pat, You cannot well be This and not be That" (Car pute et poétesse vont si bien ensemble que tu ne peux être l'une sans être l'autre). La transgression qu'elle propose ne lui est pas pardonnée, ni à elle, ni à ses suivantes.

"Quand je demande à mes étudiantes combien de pièces de théâtre écrites par des femmes elles ont vues lors des derniers mois, ça ne dépasse jamais trois, et ce sont des autrices récentes. Il y a un impensé sur la création des femmes des siècles précédents", explique Aline César, qui est aussi enseignante à l'université de  Paris III.  Ainsi, Aphra Behn fait partie de ces autrices oubliées, malgré l'empreinte qu'elles ont pu laisser.

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