EXCLUSIF - À 65 ans, Fang Fang a vécu un enfermement total, comme les 11 millions d'habitants de Wuhan. Ce confinement, elle en a fait un journal, puis un livre. Mais aujourd'hui, elle paie le prix de sa volonté de partager des faits et, surtout, ses impressions. Dénigrée, menacée, elle témoigne.

Fang Fang, écrivaine, a interdiction de parler "de vive voix" à la presse. L'auteure de "Wuhan, ville close" a donc témoigné par écrit.
Fang Fang, écrivaine, a interdiction de parler "de vive voix" à la presse. L'auteure de "Wuhan, ville close" a donc témoigné par écrit. © Wu Baojian

Il y a bientôt un an, Fang Fang, habitante de Wuhan, entamait la publication d’un journal de quarantaine. La romancière, lauréate du prix Lu Xun, décidait de consigner les faits, tout simplement. "Je voulais vraiment juste mettre noir sur blanc les événements qui survenaient et mes propres impressions", dit-elle. Des dizaines de millions de Chinois ont trouvé, dans son récit, un écho juste et sensible à leur enfermement. D’autres, plus rares mais plus déterminés, l’ont accusée d’avoir déformé la réalité du confinement imposé 76 jours durant à Wuhan le 23 janvier 2020.

Ce sont ces détracteurs, issus de l’ultra-gauche nationaliste chinoise, qui ont lancé, et animent toujours, une campagne violente sur l’internet chinois. Et c’est cette entreprise de dénigrement et de menaces que Fang Fang, 65 ans, nous raconte par écrit. Il lui a été interdit de s’exprimer de vive voix. Un signe de plus que, alors que des experts de l’Organisation mondiale de la santé arrivent aujourd’hui à Wuhan pour tenter de remonter objectivement aux origines de la pandémie de Covid-19, la crise sanitaire reste un sujet très sensible en Chine.

FRANCE INTER : Il y a un an, alors que Wuhan était confiné, vous écriviez votre journal de quarantaine. Votre vie a-t-elle changé depuis la publication de vos écrits ?

FANG FANG, écrivaine : "Ma vie personnelle n’a pas foncièrement changé, et c’est bien ainsi. Ce qui a changé c’est ma carrière littéraire. Il semble bien que j’ai été mise au ban par les autorités.

Désormais, je ne peux plus publier quoique ce soit dans une revue ou un magazine, mes romans ne peuvent plus paraître ici, en Chine, et il est hors de question que je sois invitée à participer au moindre événement littéraire"

C’est la première fois que ça m’arrive depuis 1982, date à laquelle j’ai commencé à publier. Cela montre à quel point les ultra-nationalistes sont profondément enracinés en Chine, en particulier parmi les fonctionnaires.

Heureusement, mon compte sur internet n’a pas été supprimé. Et je m’oblige à voir les choses autrement : quarante ans après la Révolution culturelle [dont les ultra-nationalistes sont nostalgiques, ndlr], le progrès social est évident, et bien que de nombreux fonctionnaires aient peur d’être politiquement incorrects, ils ont au moins un minimum de respect pour les lois. C’est un progrès."

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce journal ? 

"Le rédacteur en chef du magazine littéraire de Shanghai Harvest espérait que, après l’épidémie, j’écrirais un article sur la quarantaine à Wuhan. Il fallait que quelqu’un consigne par écrit ce qu’était la vie dans une ville placée en quarantaine. Mon métier est d’écrire, le sien est de publier. Je n’ai pas tout à fait accepté sa proposition, mais j’ai voulu prendre des notes, et c’est ainsi que j’ai écrit un premier billet sur mon compte Weibo : le début de mon 'Journal d’une ville close'.

Je voulais simplement noter ce qui se passait, au gré de ma plume, assez librement, sans autre idée. Je voulais vraiment juste mettre noir sur blanc les événements qui survenaient et mes propres impressions.

Très vite, les propositions d’éditeurs ont afflué. Aviez-vous imaginé de publier un livre ? 

"Au bout de dix jours, des éditeurs ont commencé à me contacter, mais j’ai tout d’abord refusé. La situation à Wuhan était réellement mauvaise, et moi-même je n’étais pas très bien. Loin de moi toute idée de publication. Par la suite, lorsque les choses ont commencé à aller un peu mieux, les propositions ont été encore plus nombreuses, c’est alors que j’ai pris ma décision. 

"Wuhan, ville close" est nourri par le journal du confinement de Fang Fang.
"Wuhan, ville close" est nourri par le journal du confinement de Fang Fang. / DR

En tant qu’écrivaine, j’aspire à ce que mes écrits soient lus. Si j’ai l’opportunité de publier, bien sûr je choisis de publier, c’est naturel. Mais ce n’est pas moi qui ai décidé de publier à l’étranger, c’est Michael Berry, le traducteur anglais de mon roman Funérailles molles [le livre a obtenu en Chine le prestigieux prix Lu Xun, ndlr]."

C’est d’ailleurs la publication de Wuhan, ville close à l’étranger qui a mis le feu aux poudres… 

"Alors que j’étais enfermée chez moi dans cette ville en quarantaine, en pleine catastrophe, des rumeurs parfaitement infondées circulaient déjà sur moi, c’était incroyable. Mais après l’épidémie, certains ont finalement utilisé la publication de mon journal à l’étranger pour lancer sur internet une violente campagne contre moi, qui n’est toujours pas terminée aujourd’hui. Je sais qui est à l’origine de ces attaques en ligne et pourquoi elles ont été lancées. Et je trouve tout cela ridicule.

Cette cyberviolence est scandaleuse, elle restera comme une honte dans l’Histoire. Comment aurais-je pu ne pas être en colère et ne pas être blessée alors que les officiels ont choisi de laisser faire ? Avec le temps, tout le monde comprendra que les calomnies et les blessures que j’ai subies ne reposent que sur des mensonges."

Justement, ce confinement que vous racontez, comment s’est-il passé ? 

"Tout a commencé au Nouvel An chinois. Tout le monde s’apprêtait à prendre des jours de repos, et les familles étaient en pleine préparation des festivités. Il en était de même pour moi. Mais le père de ma fille a été contaminé, et ma fille est restée en quarantaine seule chez elle car elle était cas contact. Je me suis donc retrouvée moi aussi toute seule, chez moi, avec des provisions pour au moins deux semaines.

Au début de l’épidémie, nous étions nerveux, paniqués. On entendait des rumeurs sur le fait que Wuhan était coupé du monde, que les Wuhanais mourraient abandonnés de tous. Les informations manquaient de transparence. Face à l’incertitude, les gens vivaient dans l’angoisse. Je suis une personne très rationnelle, mais dans une telle situation, j’étais moi-même un peu nerveuse, déconcertée. 

Mais le premier jour du Nouvel An, j’ai appris qu’une équipe médicale venait d’arriver de Shanghai. Un nombre considérable de fonctionnaires ont été mobilisés pour apporter leur aide aux habitants. Grâce à un isolement strict et à un traitement plus efficace, le nombre de malades a diminué et le nombre de guérisons a augmenté. Cela m’a rassurée, et c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à prendre des notes.

Quand l’épidémie a un peu diminué, le comité de quartier, les livreurs de différentes plateformes d’achats ainsi que les nombreux volontaires ont été mobilisés pour aider la population. Mes voisins et mes amis m’ont aussi aidée. Nous pouvions faire nos courses en ligne. La livraison de nourriture et des produits de première nécessité n’a pas été un problème. Sur ce sujet, je n’ai jamais douté de la capacité du gouvernement et n’ai jamais eu peur de ne pas avoir à manger." 

Quelles impressions gardez-vous de ces mois d’enfermement total ?

"C’est encore très lourd. La période la plus sombre a été celle du début de l’épidémie. Je vis à Wuhan depuis plus de soixante ans. Je connais donc, de près ou de loin, beaucoup de gens.

Je n’ai pas cessé d’entendre parler de morts autour de moi, ce qui m’a beaucoup affectée.

D’autant que les nouvelles de toutes ces morts sont tombées presque toutes en même temps. Je pense surtout à toutes ces personnes décédées qui n’ont pas réussi à se faire soigner et qui sont mortes sans aucune préparation psychologique, n’imaginant pas un instant qu’elles ne survivraient pas. Ce désespoir est encore palpable. Pour les familles des victimes, les cicatrices resteront à vie. Il leur faudra des années pour sortir de cette ombre. Bien que certains aient choisi d’oublier, le traumatisme pourra ressurgir à tout moment, sans prévenir, cela ne fait aucun doute."

Comment avez-vous vécu le jour où vous avez été autorisée à sortir ? Une impression de liberté ? 

"En raison des menaces proférées contre moi par les ultra-nationalistes, par souci de sécurité personnelle, je suis peu sortie. J’ai découvert le déconfinement sur des vidéos. Quand j'ai vu toutes ces rues désertes qui reprenaient vie, je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Et à ce moment-là, ce n’est pas une impression de liberté que j’ai ressentie, mais simplement ma chance d’être sortie vivante de cette catastrophe."

La vie a-t-elle vraiment repris comme avant à Wuhan ? 

"En apparence, la ville est redevenue comme avant. Les centres commerciaux et les restaurants ont rouvert. Nous sortons manger avec des amis et ne portons pas de masque dans la rue. Mais certaines choses, moins visibles, ne reviendront jamais. Les petites échoppes, par exemple, qui ont fermé, les gens qui sont morts. La mentalité de bon nombre de gens, dont je fais partie, a également changé. Après toute catastrophe, il y a toujours des heureux rescapés et des malheureux naufragés."

Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet