La fin de l’anonymat des dons de gamètes, votée par l’Assemblée Nationale, pourrait être remise en cause par les sénateurs lors de l'examen du projet de loi bioéthique au Sénat en deuxième lecture. Entre empathie décuplée et peur de la réaction de ses enfants, témoignage de François, donneur de sperme il y a 30 ans.

Jusqu'ici le don de sperme allait de pair avec l'anonymat
Jusqu'ici le don de sperme allait de pair avec l'anonymat © Maxppp / Michel Viala

Au début des années 90, alors que François et sa femme attendent leur quatrième enfant, l’homme alors âgé de 40 ans, est marqué par un article dans un hebdomadaire : "Le journaliste y écrivait qu’il y avait beaucoup de gens en attente de dons de gamètes car ils n’arrivaient pas à avoir d’enfant" se remémore-t-il. 

Il en parle aussitôt à sa femme : "Imagine que nous ne puissions pas avoir d’enfant et imagine à quel point nous souffririons". François lui demande alors si elle serait d’accord pour qu’il donne ses gamètes. "Ma femme a à peine hésité. Au bout de 10 minutes, elle m’a répondu : on donne déjà notre sang il n’y a pas de raison pour que tu ne donnes pas tes gamètes". Mais elle l’interroge : "Tu es sur que c’est bien anonyme ?". "Oui" lui répond-il sans hésitation. 

Cet anonymat, mis en place dès les années 1970 par les médecins dans les CECOS (Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme) est en effet inscrit dans la loi depuis 1994 par l’article 16-8 du code civil. Mais lorsqu’il fait le don, le professeur qui l’interviewe longuement sur ses motivations le prévient : "Il m’a dit qu’il ne pouvait pas me garantir que la loi ne ferait pas un jour en sorte que l’anonymat soit levé". "Tant pis, je prends le risque", lui avait-il alors répondu. 

François se rendra 6 fois dans un CECOS d’Ile de France pour donner son sperme. 

Un don mais aussi un secret de famille

Ce risque, ce chrétien pratiquant le voit plutôt comme un "devoir moral impérieux" et il l’assume encore aujourd’hui : "Je ne me suis jamais posé la question de quelle était la position de l’Église par rapport à cela. Et je ne veux pas me la poser. J’estime que j’ai fait un acte de charité en accord total avec ma conscience. J’ai fait des choses dont je suis absolument fier et ce serait à refaire aujourd’hui, je le referai certainement".  L'ancien donneur encourage d'ailleurs les hommes à aller donner leur sperme.

Même si son don n’était plus anonyme? "Est-ce que aujourd’hui je donnerai mon sperme en sachant que mon nom sera éventuellement divulgué 20 ans plus tard ? Je ne sais pas", concède le septuagénaire. Puis après quelques instants d'hésitation : "Si, probablement". Il sait, par ailleurs, que si la loi bioéthique est adoptée, les enfants nés de ses dons dans les années 90 pourront faire une démarche auprès du Conseil national pour l’accès aux origines personnelles, afin qu’il demande à François s’il accepte de divulguer des données non identifiantes ou même son identité : "Si des enfants me retrouvent, je serai tout à fait disposé à leur donner mon identité et à les rencontrer s’ils en ont envie" affirme-t-il. 

"J’ai peur que le choc soit trop grand pour mes enfants."

Mais le septuagénaire a quand même des réserves et souhaiterait maîtriser cette mise en relation : "Je rencontrerai ces gens très certainement, mais je serai très réticent à ce que l’on donne mon nom comme ça, du jour au lendemain". Maîtriser la mise en relation c’est aussi pour François avoir le temps d’y préparer ses enfants, car seule sa femme est au courant de ses dons. "J’ai peur de leur réaction. À la fois elle peut être positive - 'Tu as bien fait Papa'-, ou négative, assimilant mon don à une sorte de trahison ou d’adultère déguisé.

Empathie décuplée

Malgré cette crainte, François a envie de savoir. Car si les enfants nés d’une PMA n’ont actuellement pas accès à leur origine, les donneurs n’ont eux aussi accès à aucune information sur le devenir de leurs gamètes. Des propositions ont bien été examinées lors des discussions du projet loi bioéthique mais elles n’ont pas passé le cap des commissions. 

François avoue une certaine frustration à ne pas savoir combien d’enfants sont nés de son don, quels âges ils ont aujourd’hui, s’il s’agit de garçon ou de fille. "C’est une chose que l’on nous doit à nous, donneurs", revendique-t-il. Sa curiosité n’a pas toujours été aussi vive : "Je pensais au début que j’allais souvent penser à ces enfants nés de mon don en espérant qu’ils soient heureux, que ceci, que cela. Et puis finalement non, je n’y ai pas trop pensé pendant des années". Jusqu’au 13 novembre 2015 et l’attaque terroriste des terrasses et du Bataclan : "Je me suis dit : pourvu que personne issu de mes dons n’ait été blessé, n’ait été tué".

Un déclic qui l’a poussé à se rapprocher d’Origines, une association créé par Arthur et Audrey Kermalvezen, tous deux issus d’une PMA, et très engagés dans la problématique d’accès aux origines. Le couple travaille sur la mise en place d’une plateforme qui permettrait de mettre en relation des donneurs et des enfants nés de dons par l’intermédiaire de tests génétiques. Au fil des informations, chacun pourrait décider de se dévoiler plus ou de s’arrêter là. Une plateforme dont a rêvé François, mais qui se heurte à l’interdiction en France des tests génétiques dit "récréatifs". En attendant le septuagénaire réfléchit à la façon dont il l’annoncera à ses enfants : "Je leur dirai un jour : 'écoutez, il y a un secret de famille'". Un jour mais pas tout de suite. 

Fin des dons de gamète anonymes : que dit le projet de loi?

Dans sa version votée en deuxième lecture à l’Assemblée Nationale début août, le projet de loi bioéthique prévoit la levée de l’anonymat pour les donneurs. Toute personne qui, à partir de l’entrée en vigueur de la loi bioéthique, donnera ses spermatozoïdes ou ses ovocytes, acceptera que des données non identifiantes ainsi que l'identité soient transmises, aux 18 ans de l’enfant né de leur don (si ce dernier le demande). Une version qui pourrait être modifiée par le Sénat cette semaine en deuxième lecture. En commission spéciale, les sénateurs ont en effet voté un amendement pour que les données non identifiantes soient bien transmises à l’enfant majeur né du don, mais que le donneur soit interrogé à la majorité de l'enfant pour savoir s’il accepte de communiquer son identité. 

La loi prévoit également l’accès aux origines pour les enfants nés de PMA avant la mise en place de cette loi, à l’époque où les dons étaient anonymes. Dans ce cas, le Conseil national pour l’accès aux origines personnelles contactera les donneurs, afin de savoir s’ils acceptent de communiquer certaines données non identifiantes ou même leur identité.