La jeune femme, jusqu'ici députée du Mouvement démocrate, a été propulsée le 26 juillet dernier secrétaire d'État chargée de la Jeunesse et de l'Engagement. Portrait de cette hyperactive, façonnée par François Bayrou et qui "ne jette jamais la pierre."

Depuis deux mois, la nouvelle secrétaire d'État chargée de la Jeunesse et de l'Engagement sillonne le terrain.
Depuis deux mois, la nouvelle secrétaire d'État chargée de la Jeunesse et de l'Engagement sillonne le terrain. © AFP / Arthur Nicholas Orchard

31 ans et déjà un CV à faire pâlir un vieux briscard de la politique. Dans le cas de Sarah El Haïry, difficile de ne pas employer le poncif "ascension fulgurante", tant le parcours ressemble à une carrière politique en accéléré. Élue députée de Loire-Atlantique en 2017, nommée porte-parole du Modem en 2018, conseillère municipale de Nantes depuis début juillet… et catapultée, moins d’un mois plus tard, secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de l’Engagement dans le gouvernement de Jean Castex. "Tout est à challenger", lâche Sarah El Haïry, débit soutenu et positivité inébranlable. Quelle que soit la question qu’on lui pose.

Car médire de son prochain, très peu pour la secrétaire d'État, qui se refuse par ailleurs à donner le nom d’une personnalité qu’elle n’aime pas. Dans le camp "de ceux qui ne jettent jamais la pierre, ni à ceux qui étaient là avant, ni à ceux qui viennent après" : "Je suis plutôt dans cette capacité à maçonner, à construire", assure cette mordue de bricolage, "capable de citer les trois-quarts du catalogue Leroy-Merlin et Castorama." 

Et pour construire, rien de tel que de déposer ses pierres sur le terrain, dans les départements, que la native de Romorantin-Lanthenay dans le Loir-et-Cher écume chaque jeudi et vendredi depuis deux mois. "Je me suis déjà rendue dans la Drôme, la Creuse, la Moselle, le Var, égrène Sarah El Haïry, du rural, de l’urbain... mais beaucoup de rural".  Et quand elle se déplace, c’est pour la journée : "Je ne pense pas qu’on fasse avancer les choses en étant derrière son bureau."

Au départ : une élection de délégué

C’est pourtant derrière un pupitre d’école que son intérêt pour la chose publique a vu le jour : "Mon engagement politique a commencé en CM2, quand j’ai été élue déléguée de classe pour la première fois". Une phrase qui pourrait faire tarte à la crème dans la bouche d’un autre mais qui passe étonnamment bien avec Sarah El Haïry, tant chaque mot est lancé avec une conviction désarmante : "Notre professeur principal avait organisé des petites élections pour permettre à chacun de s’exprimer et de proposer comment on voulait améliorer la pause déjeuner. C’est la première fois où je me suis retrouvée à présenter un programme."

À l'adolescence, après le divorce de ses parents, Sarah El Haïry part vivre un temps au Maroc, avec sa mère et son petit frère. Une première et une terminale au lycée Lyautey de Casablanca, puis retour en France, en classe préparatoire au lycée Carcouët de Nantes. Elle rate Normal Sup' mais "pas grave" : elle a compris durant ses deux ans de prépa que ce qui lui plaisait le plus, "c'était le droit", discipline qu'elle poursuit à la faculté, toujours dans la cité des ducs.

La charnière : de l'UMP au Modem

Vient alors pour Sarah El Haïry le temps de l’engagement politique. D’abord, tendance droite : elle prend sa carte à l’Union pour un mouvement populaire (UMP). "En 2007, c’était la période de l’élection présidentielle". Elle fait la campagne des européennes, en 2009. Pourquoi, alors, décide-t-elle en 2010 de quitter le bleu-blanc-rouge de l’UMP pour rejoindre François Bayrou et le jaune du Modem, le Mouvement démocrate ? Un certain débat sur l’identité nationale, marotte à l’époque de Nicolas Sarkozy, n’y est pas étranger. "Je ne suis pas hyper à l’aise avec le discours de Grenoble en particulier, celui devant les préfets…", grimace Sarah El Haïry. Une posture selon elle peu compatible avec la "force de l’unité" et sa croyance en un "destin commun" : "Je ne pars pas avec perte et fracas. J’arrête juste d’adhérer et de payer ma cotisation." 

C'est une escapade de l'autre côté de l'Atlantique qui achève de la convaincre d'embrasser le Modem. Au Québec, elle travaille dans le cabinet de la ministre du Tourisme et découvre alors une province où "il n'y a pas de droite ni de gauche", ainsi qu'un grand débat "qui n'était pas binaire", à l'occasion d'un référendum sur l'identité québécoise. "Je reviens en France en me disant que ce que prônait François Bayrou en 2007, le dépassement des clivages partisans, était tout à fait possible." 

Après son séjour dans la Belle Province, c'est donc convaincue par le Mouvement démocrate que Sarah El Haïry revient à Nantes, la terre de ses études supérieures, et bat campagne pour les municipales de 2014 ("Au départ je n'avais qu'une trouille, se souvient-elle, c'était qu'on me dise de prendre une carte.") Elle se retrouve par la force des choses numéro 2 de la liste... qui fera moins de 5%. Pas de quoi décourager cette battante, amoureuse "des symboles, de la République et du drapeau français" : "Alors que tout le monde voyait ça comme un échec, moi j'ai rencontré des gens extrêmement engagés, qui avaient foi en l'avenir". Bref, malgré la rouste dans les urnes, un optimisme inébranlable. Mieux : elle devient présidente de la fédération du Modem en Loire-Atlantique. 

"Je suis d'abord une élue locale"

Et qu'elle potasse ses dossiers dans son bureau parisien ou qu'elle se déplace en région, la trentenaire n'oublie jamais son ancrage. "Je suis d'abord une élue locale", souligne celle qui a été élue conseillère municipale de Nantes début juillet. Sarah El Haïry a d'ailleurs marqué d'une croix rouge, dans son agenda, toutes les dates des conseils municipaux et métropolitains à venir.

Elle garde aussi dit-elle la même passion pour son mandat de député, même si elle a troqué l'hémicycle pour la rue de Grenelle : "J'ai adoré être députée, je le suis et je le resterai. Quand à l'Assemblée on est 577, il y a une puissance, une énergie. Pendant trois ans j'ai dit ce que je pensais, ce qu'on portait, je l'ai assumé à haute voix. Le débat était un débat de conviction." Bénéficie-t-elle toujours de la même liberté de parole au sein du gouvernement Castex ? "Aujourd'hui, je suis dans un autre exercice. Il y a des actes de conviction aussi à faire avec les collègues." Conviction... ou compromission ? "Pas de compromission, mais du compromis". La langue de Sarah El Haïry ne fourchera pas. 

Sarah El Haïry, députée, découvre l'autre côté du miroir à l'Assemblée, lors d'une séance de questions au gouvernement.
Sarah El Haïry, députée, découvre l'autre côté du miroir à l'Assemblée, lors d'une séance de questions au gouvernement. © AFP / Daniel Pier

La secrétaire d'État défend bec et ongle l'Engagement, celui avec un "e" majuscule, de sa fonction. Le rapport sur la philanthropie qu'elle a remis en janvier, alors députée, à Édouard Philippe, alors Premier ministre, n'est pas passé sous le tapis. "On est en train de le mettre en place, il y a plusieurs mesures. Typiquement, les comptes inactifs qui appartenaient à des associations ne tomberont plus dans le budget général de l'État, mais iront abonder le fonds de développement de la vie associative." Des associations asphyxiées par la crise du coronavirus, que Sarah El Haïry s'efforce de maintenir à flot. Elle a annoncé en septembre 100 millions d'euros, mobilisés en complément du plan de relance, pour revitaliser le monde associatif. 

Depuis deux mois, Sarah El Haïry accompagne aussi le "Plan Jeune" du gouvernement. Son objectif notamment : "remettre au cœur de la politique jeunesse de notre pays le service national universel", le "SNU", lancé par son prédécesseur Gabriel Attal (qui est, anecdote improbable, né exactement le même jour que Sarah El Haïry, le 16 mars 1989). Une jeunesse dont elle se dit "hyper fière" : "pendant la crise du coronavirus, elle a réinventé sa manière de s'engager. Elle s'est engagée dans la réserve civique, et a eu un regard encore plus fort vis-à-vis de nos aînés." Croit-elle encore que "tout est quasiment à réinventer", comme le déclarait en mars dans Ouest-France ? "Je le crois, je le pense et je continue à le penser. Quand on vit avec le virus, on fait évoluer notre manière de vivre, on change notre manière de travailler. Une crise permet d’accélérer les transitions, de s'engager encore plus."

Sarah El Haïry à la rencontre de jeunes participants au SNU, le Service National Universel.
Sarah El Haïry à la rencontre de jeunes participants au SNU, le Service National Universel. © AFP / Nicolas Guyonnet

L'engagement comme mantra

Des engagements que Sarah El Haïry connaît bien car ils ont balisé sa vie. Un père engagé "dans des caravanes médicales, pour accompagner les plus fragiles, en Asie ou en Afrique." Une mère engagée "à l'école, pour limiter notamment la fracture numérique, mettre des livres." À 18 ans, Sarah El Haïry crée "avec des copines" le Cercle féminin de Loire-Atlantique, pour "ramasser de l'argent et le donner à des associations" comme Vaincre la mucoviscidose. À l'université, elle se bat pour l'égalité d'accès aux stages de ses camarades. Syndicaliste un temps, aussi, à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). "Tout ça, c'est un fil rouge. Je ne crois pas qu'il y ait de la hiérarchie entre les engagements : ils se complètent." Un quotidien et une carrière vécus à 100 à l'heure, "les engagements" en permanence, un optimisme si martelé... qu'il en deviendrait presque étouffant ?

Mais lorsqu'on en vient à parler littérature, le débit de Sarah El Haïry ralentit. Le ton se pose quand elle évoque Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, son livre de chevet. Un ouvrage qui l'a toujours "beaucoup bercé" : "C'est un livre que j'ai relu, un vieux livre que j'ai ramené avec moi depuis le Maroc. Il provoque chez moi une sensation particulière". Tout comme la chanson "Manhattan-Kaboul", celle d'Axelle Red et de Renaud, que la secrétaire d'État cite du tac-au-tac comme référence musicale. "À chaque fois que je suis peinée, triste, en colère, c'est ce que j'écoute". Le morceau sorti en 2002, après les attentats du 11 septembre, lui rappelle "l'humanisme, qu'une vie peut être bousculée et que l'homme peut le meilleur et peut le pire." 

L'homme qui peut le meilleur, pour Sarah El Haïry, auquel elle se réfère en tout cas immédiatement, c'est son mentor politique : François Bayrou. "C'est lui qui a construit ma pensée". Parmi les figures qui ont compté dans sa vie, elle cite aussi Marc Fesneau, avec elle l'un des cinq membres Modem du gouvernement ("du Loir-et-Cher, comme moi !") Jacqueline Gourault (Loir-et-Cher aussi, décidément) ou encore Mariel de Sarnez. Mouvement démocrate jusqu'au bout des ongles.

Sarah El Haïry avec François Bayrou, celui qui a dit-elle "construit" sa pensée.
Sarah El Haïry avec François Bayrou, celui qui a dit-elle "construit" sa pensée. © AFP / Jean-François Monier

Mais derrière ces modèles politiques se cache un inconnu, un anonyme mais pourtant : Monsieur Ricard, son professeur de CM2. Le fameux qui a assisté à son élection comme déléguée de classe. "Je n'oublierai jamais ce Monsieur", affirme Sarah El Haïry, qui assure d'ailleurs essayer de le retrouver. "C'est l'une des premières personnes qui a fait ce que je suis aujourd'hui. C'est un enseignant qui a un moment a dit à chacun dans la classe : 'votre avenir vous appartient, mais engagez-vous pour le faire' ". Pas compliqué d'imaginer dès lors, derrière son pupitre, une petite fille de Romorantin, buvant les paroles de son instituteur.

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