À tout juste trente ans, Eva Sadoun dirige avec son associé Julien Benayou une entreprise de 40 personnes, Lita.co, et fait un lobbying incessant pour révolutionner le monde de la finance. Lita.co est son cheval de bataille pour défendre une économie au service des humains et de la société. Portrait.

Eva Sadoun
Eva Sadoun © Marie-Amélie Journel

Chez elle, sourire et regard pétillent, et les idées fusent quand il s’agit de démontrer pourquoi et comment la finance a fini par phagocyter l’activité économique qu’elle était supposée soutenir.  

Eva Sadoun, à seulement trente ans, est donc à la tête de Lita.co, plateforme d'investissements durables à impact positif. Lita.co a convaincu 20 000 épargnants et investisseurs de choisir de mettre leurs euros au service d'entreprises plus respectueuses de l'environnement ou à la recherche de solutions pour réduire les inégalités sociales.C’est un outil pour développer des nouveaux modèles d'entreprise”, explique la jeune femme. À ce jour près de 40 millions d’euros ont été réunis et investis au service de ces projets.  

Une enfant du XXe arrondissement de Paris, "grandie sur le bitume"

Qui est donc cette jeune femme ? Elle aime glisser sans préciser, lorsqu’elle répond à des interviews, qu’elle est issue de minorité. En fait, elle est née dans une famille juive berbère d’Afrique du Nord et installée en France, et elle a grandi dans le XXe arrondissement de Paris. Elle se dit “enfant du bitume parisien”, fan de musique folk et de rockabilly. Elle est restée proche des siens et se dit consciente d'avoir bénéficié de bonnes conditions de vie et d'un confort certain. 

Adolescente, elle était déjà engagée. Végétarienne dès l’arrivée au lycée, elle n’était pas effrayée par les questions climatiques, pas encore, ce sont plutôt les inégalités sociales et les problèmes de chômage, ou le CPE et la loi Fillon, qui l’ont poussée dans la rue avec ses camarades. “On a beaucoup manifesté quand j’étais lycéenne, nous étions souvent dans la rue”, se souvient-elle.  

Pour Eva Sadoun, un déclic s'est produit lorsqu'elle a passé son bac en 2008. La jeune fille révoltée et militante qu'elle était déjà, a été frappée par la crise des subprimes, l'incroyable impact que pouvait avoir ce désastre financier américain sur la vie des gens, jusqu'en Europe. Là voilà donc partie en croisade pour que l'argent, abrité dans les banques et brassé dans les échanges boursiers, se rapproche de l'économie réelle. 

Assez matheuse, elle s'engage dans des études d'économie et, inscrite à l'École supérieure de commerce de Lyon, elle en ressort avec une spécialisation en finance et en mesure d'impact social. Elle est auparavant passée par la case humanitaire : Togo dans le cadre d’un projet éducatif, avec pour objectif d’aider à l’amélioration des salles de classes notamment dans la deuxième ville du pays, Kpalimé.  

Elle co-fonde ensuite avec son comparse Julien Benayoun Lita.co en 2014, dont l’objectif est que chaque euro qui passe par cette plateforme ait un impact positif sur la société et l’environnement. Les deux jeunes dirigeants appliquent d’ailleurs dans leur propre entreprise des règles de fonctionnement comme l’inclusivité lors des recrutements, le partage du pouvoir, la transparence sur les finances auprès des salariés, un écart de rémunération qui va de 1 à 2,8 seulement, et le partage du capital de la société avec les salariés à hauteur de 20%. “On voudrait atteindre 35% mais il y a des règles de droit qui nous en empêchent pour l’instant. On n’imagine pas d’ailleurs, à quel point le droit est au service de la finance. Il y a là un vrai sujet” insiste-t-elle.  

"Il faut 1 100 milliards pour financer un monde meilleur"

Si aujourd’hui elle fonde tous ses espoirs dans le retour à l’économie réelle et la fin de l’illusionnisme financier, elle aime dire que les entreprises sociales et écologiques semblent plus résilientes en cas de crise.  

Dans l'une de ses dernières interventions en public, elle expliquait, en s’appuyant sur le rapport de l'économiste Pierre Larrouturou et le climatologue Jean Jouzel, que pour mener à bien la transition vers un monde meilleur, "il nous faut 1 100 milliards d'euros pour pouvoir financer cette transition écologique et sociale dont 180 pour la France", estimant que face aux 5 000 milliards d’épargne en France, "finalement ce n'est pas énorme". “Les citoyens ont vraiment les moyens de renverser la vapeur”, ajoute-t-elle, "ils possèdent ces 5 000 milliards, bien au-delà des 1 600 milliards qu’ils consacrent à la consommation”. 

Elle argumente auprès de chacun que le moindre euro a du pouvoir, à condition de savoir ce que font nos euros dans nos banques. Fin octobre, son équipe lancera le "Yuka de la finance", une application mobile qui indiquera l'utilisation exacte de l'épargne par les banques, et ne désespère pas de développer une communauté d’activistes financiers. 

Eva Sadoun est aussi co-présidente du Mouves, le Mouvement des entrepreneurs sociaux et elle espère emmener le plus d’entreprises possible dans la transition écologique et sociale. Ce mouvement vient de changer d’identité et s’appelle désormais, Mouvement Impact France. “Nous n’appartenons pas au Medef, nous réunissons les entreprises sociales, solidaires et écologiques, nous sommes donc une alternative au récit du Medef. Geoffroy Roux de Bézieux son président nous reçoit. Nous voulons également influencer les stratégies des grandes entreprises comme Danone. J’ai toujours pensé qu’il fallait influencer les choses de l’extérieur, grâce à des contre-pouvoirs, en proposant d’autres façons de faire”, explique-t-elle.  

“Toutes nos actions sont politiques”

Eva Sadoun est en train d’écrire un livre sur l’écoféminisme, qui devrait être édité et publié début 2021. Pour elle, l’écoféminisme permet de comprendre le rôle du patriarcat dans tous les systèmes, “c’est une clé de lecture transversale des modes de domination qui se sont imposés, que ce soit du Nord sur le Sud, ou des hommes sur les femmes”, dit-elle.  

C’est par là aussi que peuvent se déconstruire “les règles financières qui ont colonisé l’économie”, c’est-à-dire les dogmes comme l’hypercroissance ou la hiérarchie verticale des entreprises, “alors que les enjeux sociaux et environnementaux devraient être les premières préoccupations et objets de l’activité économique”. 

“Toutes nos actions sont politiques”, dit-elle, et “elles ont un impact”. Pessimiste sur l’avenir, elle espère que des personnes comme elle se rendront compte qu’”on est en face d’un précipice et qu’il faut agir maintenant”.  “J'ai l’impression qu’une impulsion se met en place”, aime-t-elle rappeler. 

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