Morte le 28 juillet dernier, l’avocate Gisèle Halimi venait de terminer un livre d’entretiens autobiographiques avec la journaliste du Monde Annick Cojean. "Une farouche liberté", qui parait ce mercredi, revient sur sa vie de combattante du féminisme qui a contribué à faire changer les lois sur le viol et l'avortement.

Gisèle Halimi, ici en 1983, a toujours placé au premier plan la liberté des femmes de choisir leur vie
Gisèle Halimi, ici en 1983, a toujours placé au premier plan la liberté des femmes de choisir leur vie © AFP / Dominique Faget

Un jour, âgée de 81 ans, Gisèle Halimi traverse d’un pas vif l’Assemblée nationale, vêtue d’un pantalon et d’une veste de cuir. Elle est attendue à une table ronde. Les conversations s’interrompent. Hommes et femmes la suivent du regard, fascinés.

Cette scène merveilleuse ne figure pas dans le livre d’entretiens accordés à la journaliste Annick Cojean, mais elle résume bien le je-ne-sais-quoi qui se dégageait de cette femme indomptable, qui se moquait du qu’en-dira-t-on et dont les plaidoiries ont changé notre Histoire.

Ce petit livre (150 pages) bruisse des grands combats que l’avocate féministe a menés, sans faillir, une vie durant. Tout y est, par grandes tranches chronologiques.

Des combats emblématiques

La grève de la faim à l’âge de 10 ans pour protester contre les inégalités de traitement entre elle et ses frères dans leur Tunisie natale. La prestation d’un serment dont elle conteste le bien-fondé ("Que signifiait 'le respect dû aux tribunaux' ? Le respect se décrète-t-il ? Ne doit-il pas se mériter ?"), la défense des indépendantistes tunisiens, puis algériens, le procès de Djamila Boupacha qui attire l’attention de l’opinion publique grâce à un article de Simone de Beauvoir en une du Monde. "Djamila Boupacha représentait tout ce que je voulais défendre. Son dossier était un condensé des combats qui m’importaient : la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir de leur pays, la défense d’une certaine conception de la justice, et enfin mon féminisme."

Même si ces affaires sont connues, on ne relit pas sans frissonner le récit de deux grands procès emblématiques : celui d’Aix-en-Provence en 1978 (deux jeunes touristes belges violées par trois hommes alors qu’elles campaient dans une calanque près de Marseille) et celui de Bobigny en 1972 (Marie-Claire, 16 ans, violée et dénoncée à la police par son violeur pour avoir avorté).

D’emblée, elle lance au tribunal : "J’ai avorté. Je le dis. Messieurs, je suis une avocate qui a transgressé la loi." Puis, au cours de sa plaidoirie : "Regardez-vous, messieurs, et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes, pour parler de quoi ? De leur utérus, de leurs maternités, de leurs avortements, de leur exigence d’être physiquement libres… Est-ce que l’injustice ne commence pas là ?"

Pour ce procès, elle obtient le soutien de nombreuses personnalités, dont les prix Nobel de médecine Jacques Monod et François Jacob, mais également celui du professeur Paul Milliez, catholique fervent opposé à l’avortement. "Cette affaire est injuste, insupportable, j’irai témoigner à Bobigny", lui dit-il. "Je vous demanderai publiquement à la barre : "Si Marie-Claire était venue vous voir, qu’auriez-vous fait ?". Il me regarde bien en face : "Je l’aurais avortée". C’est ainsi qu’il est devenu mon témoin capital. J’en étais bouleversée car je mesurais sa déchirure."

"Changer la société en plaidant"

Cette femme qui fut toujours un électron libre a voulu s’essayer à la politique. Élue députée en 1981 dans le sillage de l’élection de François Mitterrand, elle jette l’éponge au bout de trois ans et retrouve avec bonheur sa robe d’avocate, après un passage à l’UNESCO en tant qu’ambassadeur de France. "Le but de Gisèle Halimi," affirme Annick Cojean, "était de changer la société française en plaidant."

Le dernier chapitre du livre est une injonction aux jeunes femmes d’aujourd’hui. "J’attends qu’elles fassent la révolution. Soyez égoïstes ! Devenez prioritaires."

Sur le mouvement #metoo, elle posait un regard exigeant, confie Annick Cojean : "Elle disait 'Une fois qu’on dit #metoo on fait quoi ? C’est sympathique, mais qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on saisit la justice ? Est-ce qu’on change les lois ? Est-ce que ce n’est pas un peu facile ? Un peu déclaratif ? Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas fait assez avancer les choses'."

À la mort de Gisèle Halimi, on a brièvement entendu parler d’un hommage national, puis plus rien. "À son enterrement, il n’y avait même pas un représentant du gouvernement", déplore Annick Cojean. "Cette femme a changé nos vies, elle a été avocate, députée, ambassadeur de France, et pas un membre du gouvernement ne s’est déplacé."

"Une farouche liberté", entretiens de Gisèle Halimi avec Annick Cojean (Grasset).

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