L'hôpital Marie-Lannelongue, au Plessis-Robinson, utilise depuis plusieurs mois une machine innovante qui permet de conserver un greffon cardiaque quelques heures de plus. Elle permet d'aller chercher des greffons plus loin qu'à l'accoutumée et donc de transplanter plus de malades.

 "L'Organ care system" est un dispositif qui permet d'allonger la durée de préservation du coeur au moment de la transplantation cardiaque.
"L'Organ care system" est un dispositif qui permet d'allonger la durée de préservation du coeur au moment de la transplantation cardiaque. © Radio France / Véronique Julia

Attention : cet article contient des images qui peuvent choquer les personnes les plus sensibles. 

Environ 400 transplantations cardiaques sont réalisées chaque année en France. Mais comme pour les autres transplantations d'organes, la transplantation cardiaque souffre d'un manque de greffons disponibles, avec un donneur pour deux receveurs en moyenne. La course au greffon est donc un enjeu vital. Or, le cœur a aussi cette particularité : une fois retiré au donneur, il se conserve assez peu de temps

Conservé dans la "glacière" habituellement utilisée, on peut le garder quatre heures environ, entre le prélèvement et la transplantation. Autrement dit, quatre heures seulement, étapes chirurgicales comprises, ce qui laisse finalement très peu de temps pour le transport du greffon. "Et ça, c'est une vraie limite en terme de transplantation cardiaque", explique le docteur Julien Guihaire, chirurgien cardiaque à l'hôpital Marie-Lannelongue au Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine). "Parce que si le cœur est trop loin géographiquement, on ne va pas pouvoir l'accepter : le temps de transport sera trop long."  

Les greffons cardiaques, trop rares par rapport au nombre de receveurs en attente

D'où l'intérêt de cette nouvelle machine, l'"Organ Care System", de la société Transmedics, qui permet de préserver un cœur prélevé jusqu'à six à huit heures. Certains sont même allés jusqu'à 16 heures ! "Le cœur est préservé parce qu'il bat", précise le Docteur Guihaire. "La machine permet en effet de le transfuser avec du sang, il reste donc vascularisé et ne souffre pas, il n'est plus en ischémie (non oxygéné), contrairement à la "glacière" conventionnelle où il n'y a pas de perfusion, juste une conservation au froid. Or, l'ischémie, la non alimentation par du sang, est évidemment délétère pour les organes." 

Le cœur est d'ailleurs de ce point de vue le plus sensible des organes. C'est celui qui consomme le plus d'énergie, qui souffre le plus vite quand il n'est plus oxygéné. À titre de comparaison, le rein peut se conserver jusqu'à 24 heures dans la "glacière", le poumon, 8 à 10 heures.   

La traditionnelle "glacière" de transport d'organes permet de conserver un coeur quatre heures tout au plus...
La traditionnelle "glacière" de transport d'organes permet de conserver un coeur quatre heures tout au plus... © Radio France / Véronique Julia

"Cette machine est un véritable appareil de réanimation du cœur", explique Julien Guihaire, qui nous en fait la démonstration. La machine a un moteur, une pompe, c'est un circuit, avec un oxygénateur aussi qui va permettre d'oxygéner le sang. Les artères coronaires sont ainsi vascularisées, le muscle cardiaque retrouve donc une activité. Que le cœur batte ou pas n'est pas l'essentiel, le mérite de la machine est de l'oxygéner pour qu'il reste en bon état. 

"Pendant tout le transfert", précise le docteur Guihaire, "on a aussi un moniteur, un écran de contrôle, qui nous permet de suivre l'état du cœur, surveiller le glucose, le débit de perfusion, l'oxygénation du sang". "Il y a un réservoir de sang juste en dessous du cœur, avec la pompe pour impulser la circulation dans le circuit. Attention : il ne suffit pas de brancher les tuyaux, se servir de la machine demande quand même de l'expertise. On a même dans la machine des outils de défibrillation, des palettes si jamais le cœur présente des problèmes de rythme, on a un pace maker aussi pour entrainer la fréquence cardiaque. C'est la réanimation d'un cœur isolé, c'est un nouveau métier, en fait, on n'apprend pas ça à la fac de médecine. C'est vraiment l'avenir de la transplantation."

... quand la nouvelle machine permet de conserver le coeur à transplanter jusqu'à 16 heures ! (présentation ici par le docteur Julien Guihaire, chirurgien cardiaque).
... quand la nouvelle machine permet de conserver le coeur à transplanter jusqu'à 16 heures ! (présentation ici par le docteur Julien Guihaire, chirurgien cardiaque). © Radio France / Véronique Julia

Le coût du dispositif s'élève à 45 000 euros, pour chaque transplantation, ce qui renchérit la transplantation de 50% à peu près. L'Assurance maladie ne rembourse pas encore et l'hôpital Marie-Lannelongue a dû faire appel à des fonds privés pour financer la machine dont elle dispose depuis maintenant plus d'un an. 

La machine est déjà couramment utilisée aux États-Unis ou en Australie, et depuis plusieurs années. "C'est compréhensible", explique le Docteur Guihaire, "car ces pays ont la taille d'un continent". 

Quand il s'agit d'aller chercher un cœur à des milliers de kilomètres, on doit avoir un temps de conservation optimisé et ça semble logique que ces pays se soient mis plus tôt que nous à cette technologie. En avion, nous arrivons à faire la diagonale Nord-Sud en France en 1h30.

Utile pour aller chercher des greffons dans des hôpitaux difficiles d'accès

Pourtant, c'est la conviction du médecin et de l'hôpital Marie-Lannelongue, qui est extrêmement réputé en matière de chirurgie cardiaque, la machine a tout à fait son intérêt en France. Certes, les distances n'y sont pas aussi étendues, pourtant la météo ou l'isolement de certains hôpitaux sont parfois un frein pour aller chercher un greffon compatible, mais difficile d'accès. Faute d'un temps suffisant de préservation, à l'heure actuelle, on doit parfois, renoncer à aller prélever un donneur. "Quand on sait à quel point les receveurs les attendent et en ont besoin, dans un contexte de pénurie de greffons, c'est extrêmement frustrant", explique Julien Guihaire, qui milite pour le remboursement de cette nouvelle technologie.

À l'heure actuelle, sur une vingtaine d'équipes de transplantation, seules trois, dont Marie-Lannelongue, utilisent le dispositif (avec les CHU Lille et Rennes). Depuis septembre 2019, l'hôpital Marie-Lannelongue a déjà utilisé sept fois la machine. "Et la dernière fois, début mai, en illustre parfaitement l'utilité", explique le docteur Guihaire. "On a utilisé la machine pour aller prélever un cœur que personne ne pouvait aller chercher car l'hôpital du donneur était à plus d'une heure et demie de route du moindre aéroport. Sans la machine, on n'aurait pas prélevé, alors que c'était le seul cœur compatible pour sauver notre receveur. Cela lui a clairement sauvé la vie, il ne pouvait plus attendre. Maintenant, il va très bien, il est en rééducation bien sûr mais ça l'a sauvé, le cœur a pu être conservé plus de sept heures."

Et dans ce contexte, le surcoût de la machine parait dérisoire. Car outre le fait de sauver des vies, un malade en attente de greffon "coûte cher" (hospitalisation pour décompensation cardiaque, cœur artificiel posé en attendant la greffe), souvent au delà des 100 000 euros. Autre avantage de cette nouvelle technologie : elle permet d'évaluer la qualité du greffon, car en vascularisant le cœur, dans la machine, on peut vérifier son état, et sa fonctionnalité. "Cela permet d'éviter une transplantation qui serait vouée à l'échec, avec un cœur transplanté qui aurait du mal à repartir, la machine nous permet aussi d'évaluer nos critères et de ne pas transplanter si ce n'est pas concluant, donc elle nous assure aussi une certaine sécurité."

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