Elle est la seule femme, parmi les quatorze accusés. Une accusée toujours en cavale, depuis cinq ans. Hayat Boumeddiene est la veuve d’Amedy Coulibaly, le terroriste qui a tué une policière à Montrouge, le 8 janvier 2015, puis quatre otages dans le magasin Hypercacher, à Paris, le lendemain.

Photo diffusée le 9 janvier 2015 par la police
Photo diffusée le 9 janvier 2015 par la police © AFP / Police nationale

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Elle est devenue l’un des visages les plus célèbres du djhadisme féminin. Sur les photos les plus marquantes, on ne voit que son regard brun en amande, à travers son niqab noir. Sur l’un des clichés, ses mains fines tiennent une arbalète. Hayat Boumeddiene vise un tronc d’arbre, agenouillée dans les herbes jaunes, devant de gros sapins vert foncé, sur les monts du Cantal. C’était sans doute la première fois qu’elle s’entraînait à tirer avec une arme. C’était cinq ans avant les attentats de janvier 2015 pour lesquels la jeune femme doit être jugée à partir du 2 septembre à Paris.

Dans l’album-photo, ce jour-là, Hayat Boumeddiene pose aussi amoureusement dans les bras d’Amedy Coulibaly, le caïd de l’Essonne multi-condamné, devenu adepte de l’islam radical, qu’elle vient d’épouser. Ils se sont rencontrés en 2007. Lui sortait tout juste de détention. En cellule, celui qui deviendra par la suite le tueur de l'Hyper Cacher avait flashé sur une photo d’elle, tout sourire aux côtés de la petite amie de son co-détenu. Ledit co-détenu a bien voulu jouer les entremetteurs à la sortie de Fleury-Mérogis. Deux ans plus tard, Hayat Boumeddiene et Amedy Coulibaly se marient. 

Absente à son propre mariage

C’est l’été 2009, le 5 juillet. Un drôle de mariage, sans la mariée. Parce qu’en "islam, la femme n’est pas obligée d’être présente. Là, c’est mon père qui m’a représentée", explique simplement Hayat Boumeddiene lors d’une de ses auditions devant des policiers en 2010. Son mariage religieux s’est donc déroulé sans elle, ni presque aucun invité, dans la famille malienne de son époux, à Grigny dans l'Essonne. La jeune épouse semble pourtant très heureuse de ce mariage religieux, seul critère apparemment crucial à ses yeux.

L’islam est devenu central dans la vie d’Hayat Boumedienne, qui n’a pas eu une enfance tendre. Née le 26 juin 1988 à Paris, elle grandit dans la cité sensible des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne). Elle est l’une des six enfants de Mohamed et Halima Boumeddiene, originaires d’Oran en Algérie. La petite Hayat n’a que huit ans quand sa vie bascule, à la mort brutale de sa mère.

Orpheline révoltée

Son père se remarie très vite. Hayat Boumeddiene, comme ses frères et sœurs, est meurtrie, révoltée, et part trimbaler sa révolte de foyer en foyer. À 12 ans, elle ne supporte plus de vivre sous le même toit que sa belle-mère et est placée. "Je n’acceptais pas le décès de ma mère et le remariage rapide de mon père. J’ai changé plusieurs fois de foyers. Je me battais souvent", raconte-t-elle encore aux policiers qui l’interrogent. Puis elle est recueillie par des amis de ses parents dans un pavillon de Seine-et-Marne. C’est là qu’elle achève son adolescence. Elle étudie jusqu’au baccalauréat, qu’elle rate. Et tombe alors amoureuse d’Amedy Coulibaly, qui a six ans de plus qu’elle.

Du bikini au niqab

Les deux tourtereaux partent en vacances à la mer, en Crète, en République dominicaine. Les photos-souvenirs de leurs premières vacances montrent un couple alors très insouciant des codes vestimentaires de l’islam rigoriste. Hayat Boumeddiene se laisse photographier en bikini, ses longs cheveux dénoués sur ses épaules graciles. Elle pose dans les vagues, blottie contre son amoureux aux pectoraux saillants. Quelques mois plus tard, elle ne quittera plus son voile et finira même par ne plus porter que le niqab, ne parlant plus à d’autres hommes que son mari, sauf à travers une cloison.

"Radicalisation conjugale", pour un procureur

Comment Hayat Boumeddiene s’est-elle ainsi métamorphosée ? A-t-elle changé par amour pour son époux ? A-t-elle eu elle-même une influence sur la radicalisation d’Amedy Coulibaly ? Pendant plusieurs années, les policiers du renseignement les ont surveillés à travers des écoutes téléphoniques, devant l’inquiétant profil d’Amedy Coulibaly qui n’était plus un simple braqueur de droit commun, mais avait été condamné en 2010 pour avoir tenté de faire évader Smaïn Ait Ali Belkacem, l’artificier des attentats de 1995 dans le RER parisien.

Sur ces écoutes, les policiers ont entendu Hayat Boumeddiene prévenir son mari du dernier discours d’Oussama Ben Laden. C’était une "radicalisation conjugale", assurait un procureur, dans l’affaire de la tentative d’évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem. Selon une sœur d’Amedy Coulibaly, "Hayat a son petit caractère. Elle n’était pas soumise", raconte le journaliste Matthieu Suc dans son livre-enquête Femmes de djihadistes (Fayard).

De multiples escroqueries pour financer les attentats de janvier 2015

Femme de djihadiste, Hayat Boumedienne est accusée d’avoir elle-même activement participé à la préparation des attentats de janvier 2015, attentats qu’elle a en partie financés. Une préparation semble-t-il méthodique et minutieuse, durant l’année 2014. Une préparation en lien avec l’un des couples Kouachi : Hayat Boumediene était devenue l’amie d’Izzana Kouachi, l’épouse de Chérif. Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly s’étaient rencontrés en prison, en 2006-2007. Et se sont régulièrement revus, hors les murs.

L’enquête sur les attentats a retracé une longue liste de plusieurs centaines d’appels ou SMS entre les deux femmes en 2014 ; sans que l’on ne sache si ce sont les épouses ou leurs maris complices qui échangeaient via les téléphones de leurs femmes, pour être plus discrets. À l’automne 2014, de retour de leur pèlerinage à La Mecque, Hayat Boumeddiene et Amedy Coulibaly viennent apporter des cadeaux à Chérif et Izzana Kouachi : "des dattes, de l’eau bénite et un parfum pour Chérif", se souvient Izzana Kouachi devant les policiers en janvier 2015.

Dans les mois qui ont précédé les attaques, les Coulibaly et les Kouachi se sont vus, donc. Et Hayat Boumeddiene a multiplié les escroqueries pour trouver de l’argent. Des escroqueries à la consommation avec de faux bulletins de salaires et de faux avis d’imposition. Des arnaques commises avec Amedy Coulibaly. Selon l’accusation, leurs faux dossiers leur ont permis d’acquérir trois voitures au nom d’Hayat Boumeddiene à l'automne 2014. Voitures aussitôt revendues. L'argent a servi à acheter les armes de guerre. Hayat Boumeddiene a-t-elle été forcée par son mari d’agir ainsi pour financer les futurs attentats ? Les enquêteurs sont persuadés qu’elle a agi avec conviction. Elle qui avait dans sa bibliothèque Les soldats de lumière de Malika El-Aroud, l’islamiste radicale belge-marocaine dont le mari a assassiné le commandant Massoud en 2001, juste avant les attentats du 11 septembre.

Hayat Boumeddiene s’était-elle choisie Malika El-Aroud, alias Oum Obeyda, comme modèle ? La jeune femme, en tout cas, est restée aux côtés de son époux en banlieue parisienne jusqu’à la semaine précédant les attentats qu’il allait commettre. Quelques jours avant, elle a fui en Syrie, une fuite organisée par Amedy Coulibaly lui-même, avec la complicité des frères Mohamed et Mehdi Belhoucine, tous deux accusés d’avoir préparé les attentats de janvier 2015.

Le 30 décembre 2014 est le dernier jour où elle a été vue en France. Arrêtée lors d’un banal contrôle de police avenue Bolivar dans le 19e arrondissement de Paris. Coulibaly est au volant. Les policiers repèrent qu’il est fiché S et ont pour consigne de ne prendre que des renseignements qui n’éveillent pas l’attention. Ils laissent le couple repartir avec la Seat Ibiza, qu’ils ont louée au nom d’Hayat Boumeddiene. C’est avec cette voiture qu’ils vont rallier l’Espagne début janvier. Amedy Coulibaly l’accompagne jusqu’à l’aéroport de Madrid. Le 2 janvier 2015, Hayat Boumedienne s’envole avec un des frères Belhoucine, Mehdi. Cap sur Istanbul. Puis la Syrie. Pour rejoindre le califat de Daech. On la dit enceinte. Sans doute une rumeur. Aucune naissance n’a jamais été annoncée dans les mois suivants.

En Syrie depuis cinq ans

Peu après les attentats de janvier 2015 qui ont fait dix-sept morts, Hayat Boumedienne est à la Une du magazine de propagande de l’État islamique dans un numéro au titre funeste : "Qu’Allah maudisse la France". Dans une interview, elle confie : "Salem Aleykoum, Louange à Allah qui m’a facilité la route, c’est une bonne chose de vivre sur une terre qui est régie par les lois d’Allah. Je ressens un soulagement d’avoir accompli cette obligation”.

Dans les mois qui suivent, au printemps 2015, les policiers antiterroristes surprennent des conversations téléphoniques entre Hayat Boumeddiene et l’une de ses amies les plus proches, une sœur de cœur, de la famille d’accueil qui l’a recueillie à son adolescence. Le 26 avril 2015, Hayat Boumedienne lui téléphone, depuis la Syrie. Elle s’excuse d’avoir fait du mal à ses proches, mais déclare : 

"Je suis mieux qu’en France, si tu savais ce qu’il y a ici, wallah… Je suis dans une maison comme j’ai jamais vu de ma vie, ils s’occupent de moi comme si j’étais une princesse."

Elle ajoute : "Ils prennent des précautions pour ma sécurité." Sur la mort d’Amedy Coulibaly, mort dans l’assaut du RAID et de la BRI, après avoir tué quatre otages à l’Hyper Cacher et une policière à Montrouge, Hayat Boumeddiene dit alors à sa confidente :

"C’est normal, il me manque, tu vois, c’est mon mari, je l’aime et tout ça… mais tu vois, là où il est, c’est mieux qu’ici-bas."

Hayat Boumeddiene ajoute qu’en France, "elle serait également dans la merde". Et conclut qu’elle regrette d’avoir passé tant de temps près de Paris chez les "kouffars", les mécréants. Elle espère alors mourir dans un bombardement : "Alors, t’as deux fois le martyr", se réjouit-elle. Depuis cinq ans, Hayat Boumedienne aurait réussi à survivre à tous les bombardements et aurait été aperçue vivante ces derniers mois dans le gigantesque camp d’Al-Hol, dans le nord-est de la Syrie. C’est en tout cas ce qu’a déclaré récemment une revenante devant un juge d’instruction parisien. Selon elle, Hayat Boumeddiene avait changé d’identité et n’a fait que passer dans le camp gardé par les soldats kurdes.

Où est-elle aujourd’hui ? Elle est toujours visée par un mandat d’arrêt et sera jugée en son absence si elle n’est pas arrêtée d’ici la fin du procès, qui commence le 2 septembre 2020 devant la cour d’assises de Paris spécialement composée de magistrats antiterroristes.

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