En 1919, le docteur Folley prétend avoir trouvé un traitement médical à base de sérum antipesteux pour combattre la pandémie de grippe espagnole qui serait, selon lui, "cousine de la peste". Ses travaux de recherches, relayés par la presse, rendent compte, déjà à l'époque, d'un véritable débat entre médecins.

Des patients atteints de la Grippe espagnole dans la salle de traitement d'un hôpital à Aix-les-Bains, 1918, France
Des patients atteints de la Grippe espagnole dans la salle de traitement d'un hôpital à Aix-les-Bains, 1918, France © Getty / Historical / Contributeur

Dans l'émission Le Débat de Midi, Camille Crosnier proposait d'interroger les différents enjeux de société que peut susciter une crise sanitaire, en particulier le monde scientifique en qui l'opinion publique place toutes ses croyances pour trouver un moyen d'endiguer rapidement et efficacement un tel fléau. 

Toutefois, si nous regardons en arrière, l'Histoire nous apprend que ce n'est pas la première fois que le monde de la science est mis à ce point sous pression lors d'une crise pandémique. Un questionnement presque consubstantiel à toute crise sanitaire. 

La grippe espagnole en est un parfait exemple tant elle constitue, toujours aujourd'hui, la plus grande catastrophe sanitaire de l'histoire

Contexte sanitaire de la grippe espagnole 

Nous voici plongés entre 1918 et 1920. En France, cette pandémie grippale est d'abord perçue comme un simple épiphénomène au regard des désastres provoqués par la Grande Guerre depuis l'été 1914. Pourtant, la pandémie provoque une hécatombe bien plus déplorable (de 25 à 50 millions de morts dont 250 000 en France) que la guerre elle-même (10 millions de soldats tués). 

Les Français semblent bien plus préoccupés par le dénouement de la guerre que par un phénomène que la presse d'alors qualifie de "simple épidémie grippale banale (saisonnière), à la mode, bénigne, très contagieuse et dont les manifestations les plus dramatiques ne sont constituent que quelques rares cas". 

Ce n'est qu'à partir de septembre 1918 que le corps médical prend un peu plus conscience de la morbidité du virus dans une France désormais plongée dans ce qu'il faut bien appeler une double guerre

La grippe espagnole, cousine de la peste ? 

Mais alors que l'ensemble des médecins admettent, en grande majorité, qu'aucun moyen thérapeutique n'existe pour guérir les malades de la grippe espagnole, un certain docteur Folley affirme, dès octobre 1918, que l'injection du sérum antipesteux de Yersin (élaboré en 1898 par le bactériologiste, Alexandre Yersin, suite à la découverte du bacille de la peste) permet de soigner les malades atteints de la grippe pandémique, surtout lorsque les complications pulmonaires qu'elle est susceptible d’entraîner, surviennent.

C'est ce que nous apprend le journal L'Éclair, le 11 février 1919, en titrant l'un de ses articles Grippe ou Peste ? puis la Une de La Petite République, le 16 février 1919, titrant à son tour : Peut-on guérir de la Grippe espagnole ? dans un entretien effectué directement avec le docteur Folley. 

Le directeur du Muséum d'histoire naturelle, Edmond Perrier, contribue à faire connaître les travaux de recherche de Folley en les présentant directement à l'Académie des sciences. 

Alors que bon nombre de ses collègues jugent qu'elle est loin d'être inédite, estimant qu'elle présente les mêmes symptômes qu'une grippe saisonnière et rappelle les mêmes caractères que la pandémie de grippe russe de 1889-1890, Folley, lui, ne l'entend pas de cette oreille et s'inscrit à contre-courant de ce qu'il appelle "la médecine officielle" car c'est pour lui une "maladie infectieuse nouvelle et inconnue dans ses manifestations".  

En multipliant les recherches sur ses causes et ses effets potentiels, il en déduit que le virus grippal traduit une très nette similarité avec celui de la peste pulmonaire. Le 27 octobre 1918, une drôle d'expérience vient confirmer ses certitudes : au sein même de son cabinet du boulevard Saint-Germain, un rat, dont il avait badigeonné le museau avec des crachats sanguinolents provenant d'une malade, le mord au pouce gauche et lui inocule, de fait, le virus de la grippe. Il tombe rapidement malade et décide de prélever un peu de son sang au niveau du pouce pour tenter d'analyser les différents microbes qui composent le virus. Parmi ceux qui avaient déjà été relevés - dont celui de Pfeiffer (déjà connu depuis la grippe russe) - il prétend avoir découvert un bacille se rapprochant très sensiblement de celui de la peste. 

Son état se dégrade de manière inquiétante, et il entreprend, avec l'aide de son propre entourage, un essai clinique sur lui-même en s'injectant du sérum antipesteux. Un traitement médical qui semble avoir été un vrai succès : 

La guérison fut très rapide malgré le stade avancé de la maladie et l'intoxication profonde. La guérison était complète sans qu'il ne subsistât le plus léger symptôme. La preuve était faite : la grippe était vaincue.

Un diagnostic qui semble perturber le monde scientifique

Alors que son diagnostic semble être confirmé par les nombreux succès cliniques qu'il rencontre sur les malades, il faut attendre février 1920 pour que ses travaux de recherche et son traitement médical fassent à nouveau parler de lui dans la presse de l'époque et ne traduisent un certain consensus autour de sa découverte. 

De nombreux médecins rejoignent le docteur Folley et rendent hommage à l'efficacité du sérum antipesteux de Yersin sur leurs malades. L'Ère Nouvelle, le 10 juillet 1920, nous informe que "plusieurs médecins qui ont suivi ses travaux et ont eu recours à son remède, s'en déclarent satisfaits". 

Mais ce soutien, apporté au docteur Folley par une certaine partie de la communauté scientifique, ne semble pas suffire à convaincre les grandes entités de recherches, telles que l'Académie des Sciences, la Faculté de Médecine de Paris ou l'Institut Pasteur, ni même les pouvoirs publics, à prendre en considération ce rapprochement entre peste et grippe pour mieux combattre cette dernière. 

Dans Le Populaire, du 4 février 1920, le docteur Hervé, qui soutient la méthode Folley, nous informe "qu'une note a pourtant été adressée à l'Académie des sciences, ainsi qu'un rapport à la commission d'Hygiène de la Chambre des députés, en février et mars 1919, mais sont laissés longtemps lettres mortes"

Il faut bien le dire, à l’époque, qui pourrait croire que la grippe espagnole ait un lien quelconque avec la peste noire. Un tel rapprochement paraît inimaginable à ce moment de l'Histoire où la société est loin de prendre conscience que cette pandémie sera la plus désastreuse jamais connue. Et la peste est inconcevable. 

C'est une vraie querelle qui semble ainsi se dessiner dans la communauté scientifique à l'époque au sujet de la grippe espagnole. D'ailleurs dans l'entretien qui lui est consacré dans La Petite République, le docteur Folley confie que le directeur de l'Institut Pasteur, le docteur Émile Roux lui rit au nez lorsque, au tout début de ses expériences, il recherchait le microbe de Yersin, ce dernier lui certifiant, une première fois, que la maladie n'avait aucun lien de parenté avec la peste pulmonaire et qu'il pouvait donc stopper ses recherches. Mais alors que ses expériences sont concluantes, il s'empresse de lui faire part des bien-faits rencontrés avec le sérum antipestif. C'est à ce moment-là que la méthode de Folley semble révéler un drôle de conflit d'intérêt au sein de la communauté scientifique :

En effet, le docteur Roux lui apprend que l'Institut Pasteur était déjà au courant des bienfaits du sérum avant que Folley en étudie les bienfaits, mais l'Institut aurait décidé, selon lui, de ne pas parler de son efficacité pour ne pas affoler la population : "Le Docteur Roux voulut, tout en reconnaissant l'existence du bacille, exiger de moi l'engagement d'honneur que je ne parlerais pas du sérum antipesteux parce que nous avions, me dit le docteur Roux, nous (l'institut), déclarés que la peste pulmonaire n'y était pour quoi que soit et que l'emploi du sérum antipesteux n'aurait d'autres résultats que d'affoler la population déjà si troublée [...] Il proposa de faire reconnaitre le microbe à l'Académie (en échange de) mon silence au sujet du sérum ou… rien du tout". Le Dr Folley insinue que l'Institut aurait choisi de ne pas faire connaitre sa découverte pour éviter de mettre à mal l'institution et la médecine officielle. Mais d'un autre côté on peut aussi se demander si cet échange entre les deux hommes a vraiment eu lieu ? Folley peut aussi avoir menti pour mieux faire valoir ses recherches sur le dos des entités officielles.

De son côté, le docteur Hervé n'hésite pas, lui, à stigmatiser "la routine prétentieuse des savants officiels, aidée, dit-il, de l'inertie criminelle des pouvoirs publics". Il fait état d'une véritable mobilisation : celle "des médecins indépendants groupés au Syndicat de Médecine Sociale, décidés à éclairer l'opinion publique avec l'appui de la Fédération des Services de Santé de la CGT" quant à l'efficacité de la méthode Folley".

La science officielle sembla se désintéresser totalement de la découverte sensationnelle de Folley pour la reléguer au rang des chimères.

Tristan-Le-Roux, pour La Petite République (12 février 1920)

Bientôt, le praticien et ses homologues le soutenant, demandent à ce que Jules-Louis Breton, ministre de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance Sociale - qui est au passage le tout premier ministre de la Santé de l'Histoire française - fasse procéder par des acteurs impartiaux à une enquête sur les résultats obtenus par l'administration du sérum antipesteux aux malades de la grippe espagnole. 

Le journal Le XIXe siècle, du 15 février 1920, rapporte que "le chef du cabinet du ministre de l'Hygiène a bien été mis au courant. Le ministre a convenu de la nécessité d'organiser de toute urgence le contrôle de la méthode d'application du sérum antipesteux pour le traitement et la guérison de cas de cette grippe espagnole". 

Latence de l'urgence sanitaire

Si le contrôle de cette méthode devait être fait dans les jours qui suivent cette annonce, dans des services hospitaliers et sous la haute autorité du ministre de l'Hygiène, nous perdons la trace du suivi de cette méthode. Il semble très peu probable, dans un tel contexte, que des précisions aient été données par la suite au corps médical et au public quant à son efficacité. 

Il est aussi très important d'avoir en tête l'idée que tous les moyens de l'époque sont employés et optimisés pour mettre fin à la Grande guerre.

La conscience d'urgence et de mise en place d'un système sanitaire n'émerge que progressivement au cours du XXe siècle, avec l'apprentissage progressif que fait la société française au gré des pandémies qui surviennent. 

Le premier virus grippal humain n'est isolé qu'en 1933, en Grande-Bretagne. Ce n'est que dans les années 1970 après l'expérience de la grippe asiatique (1957-1958) et de la grippe de Hong-Kong (1969-1970) que la vaccination contre les pandémies de grippe commence véritablement à se développer et à se perfectionner, et avec elle, les réseaux de surveillance sanitaire. 

Enfin, ce n'est qu'en 2004 que la séquence complète du génome du virus de la grippe espagnole a pu être reconstituée.

Il y a certainement une chose que l'on peut concéder au docteur Folley, c'est d'avoir constaté, déjà à l'époque, qu'un certain lien pouvait être dressé entre les différentes pandémies dans la mesure où toutes impliquent, à différents degrés, des complications d'ordre pulmonaire avec des toux pouvant aller jusqu'à l'asphyxie. 

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