Quelle place prenait l'éducation physique dans la politique collaborationniste de Vichy, et dans l'esprit des Français ? Alors que le projet de Pétain consistait à reprendre le pays en main par l'exercice physique, le sport, en plus d'être idéologique, représentait aussi un gage de survie sociale face à l'occupation.

1942. Philippe Pétain remettant le trophée au stade de Vichy lors de la fête des athlètes français.
1942. Philippe Pétain remettant le trophée au stade de Vichy lors de la fête des athlètes français. © AFP / INP

La politique sportive est un enjeu crucial pour le gouvernement de Vichy dans la mesure où elle devait soutenir le modèle de révolution nationale imposé par Philippe Pétain. 

Invités de l'émission "L'œil du Tigre", les historien.e.s et spécialistes de la vie quotidienne en France pendant le régime de Vichy, Marianne Lassus et Eric Alary expliquent à la fois comment l'importance de l'éducation physique sert à traduire l'essence de l'idéologie Vichyiste et comment la culture sportive a malgré tout été perçue comme un objet de survie et une échappatoire sociale par de nombreux Français : 

Le sport comme modèle idéologique du régime de Vichy

En juin 1940, la France est défaite, le 10 juillet, l'Assemblée nationale vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui substitue la IIIe République à la révolution nationale. Le polytechnicien et ancien membre de la ligue des Croix de feu, Jean Borotra est nommé commissaire général à l'éducation et aux sports, et réaffirme la nécessité de l’éducation physique pour "rendre aux Français la pleine santé physique et morale par toute une série d'activités : des séances d'éducation physique, l'initiation aux sports de jeux, les travaux manuels, l'hygiène pratique...".  

Éric Alary explique que "pour Pétain, la France est moralement et physiquement effondrée face à l'Allemagne. C'est pourquoi il veut reprendre en main, par l'exercice physique, le corps de la jeunesse de France. Il a compris que la massification, la popularisation du sport était vitale face au développement de la radio, des actualités cinématographiques contre lesquels il fallait lutter"

Le sport représente un grand acteur de propagande vichyste

En effet, comme tout régime autoritaire, la jeunesse représente un des piliers de la propagande pétainiste pour mener à bien la Révolution nationale pour laquelle le maréchal prête des moyens considérables. C'est une politique qui lui permet de réprouver le parlementarisme, la démocratie qu'il renvoie à la faiblesse physique, à la faiblesse du corps militaire. Lui-même militaire, il promeut un culte du chef. 

Marianne Lassus ajoute que "le projet pétainiste se construit en opposition à la culture livresque vilipendée par Pétain qui la qualifie de "conseillère de la paresse" et ne cessant de la renvoyer au modèle défendu par le Front populaire. C'est la raison pour laquelle en plus des neuf heures de sport par semaine au collège et au lycée, est imposé "le serment de l'athlète" instauré par Jean Borotra, en avril-mai 1941. Un serment par lequel l'athlète promet de pratiquer le sport avec désintéressement pour être le meilleur possible pour sa patrie". 

Eric Alary n'oublie pas de souligner que "cela fait partie des grandes messes pétainistes : c'est le sport patriotique, le sport loyal, de l'honneur

À tel point que les Français perdent énormément de poids, et perdent aussi en taille. Les garçons et les filles ont perdu 7 à 8 centimètres par rapport à 1930 ! 

De nombreux parents se plaignent même au ministère de l'instruction publique pour l'éducation nationale".

Le sport comme moyen de survie 

Si Pétain porte avec lui ce projet de l'homme nouveau, régénéré, fort physiquement, les Français y voient surtout un exutoire et une certaine échappatoire leur permettant de respirer un peu. En effet, les licenciés sportifs augmentent en France sous l'Occupation sans que cela justifie la moindre adhésion à l'idéologie de l'homme nouveau. Sous pression allemande, les Français y trouvent un moment de liberté, de convivialité et de refuge pour survivre socialement. Sans compter l'assiette qu'il fallait remplir.

Eric Alary : "le nombre de licenciés, en dehors des écoles, augmente ! Le fait est que, en dépit du système mis en place, beaucoup de sportifs considèrent le sport comme quelque chose d'apolitique, un bon moyen de se détendre comme on irait lire, comme on irait au cinéma ou au théâtre. Mais ces derniers loisirs étant censurés, les Français savent profiter de l'intérêt que représente la discipline sportive pour Vichy et en profite pour en faire un lieu de sociabilité, de rencontre, de drague". 

Marianne : "Il n'y a pas de bal, il n'y a plus de Tour de France, et il faut bien se rencontrer entre filles et garçons, trouver des espaces de sociabilité. Une grande part de cette augmentation des licences sportives est aussi due à l'amplification du sport féminin. 

1941. De jeunes sportives à Issoire, dans le Puy-de-Dôme, France
1941. De jeunes sportives à Issoire, dans le Puy-de-Dôme, France © Getty / Keystone-France / Contributeur

J'ai eu l'occasion d'interroger les sportifs qui avaient pratiqué sous l'Occupation et ils disaient très clairement que c'était aussi un moyen de se rencontrer, de manger à sa faim ce qui est une obsession permanente..."

Faire du sport, c'était avoir un filet garni en récompense, avoir un bon repas à l'issue du match de rugby, ce qui semblait mieux qu'une simple coupe.

Nombreux sont les témoignages de sportifs dont Marcel Hansen, un grand athlète français qui courait et pouvait manger du beurre à sa faim. C'est aussi bien sûr pour des raisons essentiellement matérielles et alimentaires que l'on faisait du sport.  

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