Durant tout l'été, dans l'émission "Presidents", au micro de Fabienne Sintes, l'historien Corentin Sellin analyse le profil politique d'un ancien président des Etats-Unis et évalue ce qui peut le rapprocher de Donald Trump dans l'exercice du pouvoir. Pour ce qui est d'Andrew Jackson, le spécialiste donne un 7/10.

Le président Donald Trump et Melania Trump passent devant une statue de l’ancien président Andrew Jackson, au Capitole à Washington, 2018
Le président Donald Trump et Melania Trump passent devant une statue de l’ancien président Andrew Jackson, au Capitole à Washington, 2018 © Maxppp / Jabin Botsford / picture alliance / Consolidated / Newscom

Nous voici transportés au début du XIXe siècle, à travers l'histoire du septième président des Etats-Unis d'Amérique, Andrew Jackson, qui exerce le pouvoir de mars 1829 à mars 1837. Les États-Unis sont en pleine expansion territoriale, c'est l'époque des premières lignes de chemin de fer, le début de la conquête de l'Ouest ou ce que l'on appelle aussi "la Ruée vers l'or". Le territoire état-unien à l'époque, c'est 24 Etats regroupés sur la côte Est, ce que l'on appelait jusqu'à la révolution américaine "La Nouvelle-Angleterre". 

C’est sous sa présidence également que le système des partis politiques américains émerge. Andrew Jackson est le fondateur du Parti démocrate et modernise sensiblement les institutions américaines en affirmant notamment le rôle du président face au Congrès. La mise en place du parti démocrate constitue d'ailleurs la première contradiction qui nous revient de son histoire tant son bilan politique n'a plus rien à avoir avec les valeurs dont se réclament aujourd'hui les figures du parti démocrate actuel. 

En effet, Andrew Jackson c'est aussi le président qui a exproprié de leurs terres des dizaines de milliers d'Indiens, prêt à tout pour mener à bien son projet d'extension vers l'Ouest de la nation américaine. La signature de _l_'Indian Removal Act, au printemps 1830, la loi qui organise l'expropriation des Indiens envers les réserves de l'Ouest, le déplacement de plus de 60 000 Indiens, c'est lui. 

Au micro de Fabienne Sintes, l'historien Corentin Sellin explique toute la complexité idéologique et politique du 7e président américain dont le caractère atypique n'est pas sans rappeler une autre personnalité présidentielle aux multiples facettes : Donald Trump. Et pour preuve, le portrait d'Andrew Jackson est actuellement présent dans le bureau oval du président à la Maison-Blanche. Cherche-t-il ainsi à s'approprier une certaine part de l'héritage du président défunt ? 

Andrew Jackson pourrait avoir été le premier président populiste de l'histoire américaine dans la mesure où il se revendique comme étant issu du peuple, agissant au nom du peuple et des classes populaires qu'il entend défendre contre les élites traditionnelles de la politique immiscées, selon lui, dans toutes les grandes institutions américaines. Il s'en prend ainsi à toute l'Administration, profère fausses rumeurs et théories complotistes pour mieux écraser ses adversaires et parvenir à ses fins. Il n'hésite pas à s'opposer au Congrès et à user de son veto contre des lois pourtant votées à majorité. Il fera même disparaître la Banque des Etats-Unis qui sert exclusivement, selon lui, les intérêts de l'élite et parasitant les finances de l'Etat. 

Ci-dessous, les réponses de Corentin Sellin aux questions de Fabienne Sintès

Sur l'échelle politique de Donald Trump, de 0 à 10, où situez-vous Andrew Jackson ?

"On pourrait commencer par répondre que Donald Trump, lui, voudrait que ce soit 10/10 mais je mettrais un 7/10 pour deux raisons.

  1. D'une part, la volonté commune d'incarner un peuple, une volonté populaire contre des élites supposées dévoyées et que l'on accuse d'être dévoyées. C'est un vrai point commun dans la conquête du pouvoir. 

  2. D'autre part, on y retrouve aussi une violence verbale commune dans l'exercice du pouvoir qui ne sont pas sans rappeler Donald Trump avec aussi cette dimension nationaliste extrêmement marquée. "

La politique d'expropriation des Indiens est une part sombre de l'histoire du Parti démocrate. Est-ce pour cela que l'héritage de Jackson est si lourd à porter pour les démocrates ? 

Andrew Jackson est aujourd'hui infréquentable pour un démocrate de 2020

"On peut rappeler, par exemple, que longtemps, les démocrates ont pris l'habitude, en particulier en Iowa, lors des campagnes présidentielles, d'organiser des Jefferson-Jackson dinners (des dîners de collecte de fonds organisés par le parti) qu'ils ont fini par débaptiser dans les années 2010 parce que Andrew Jackson incarne aujourd'hui la défense d'Etats-Unis exclusivement blancs construit contre les Indiens et aussi les Afro-américains.

Aujourd'hui, c'est totalement impensable de le revendiquer comme référence démocrate, car les démocrates sont devenus le parti du multiculturalisme, du respect de la diversité des identités quand Jackson incarne strictement l'inverse. C'est bien pour cela qu'aujourd'hui, c'est une figure politique récupérée d'abord par le nationalisme blanc qu'incarne Donald Trump".

Le pouvoir solitaire est un de leur trait commun à tous les deux ?

"Il aime le pouvoir solitaire oui et on note aussi un grand décalage entre les promesses de Jackson et et leur réalité, car si on analyse sa campagne présidentielle de 1828 où il prône absolument le peuple contre les élites (il souhaite mener un changement radical au profit du peuple qui, selon lui, aurait été floué, à qui on aurait pris le pouvoir démocratique), on peut noter qu'en même temps Jackson s'empresse de faire preuve de népotisme et de mettre à la tête de l'Etat ses amis, ses copains, y compris ses copains de régiment, puisque en tant qu'ancien grand militaire, il est connu. Par exemple, au poste de fonctionnaire le plus rémunérateur qui était à l'époque celui de collecteur des droits de douane du port de New York, il avait installé un ami à lui qui s'est littéralement enrichi, au point de devenir millionnaire après après avoir reçu le poste. Grand point commun avec l'actuel président. 

Ça rejoint aussi cette critique qu'on a pu faire à Donald Trump, au-delà des promesses de "Drain the swamp" (nettoyage administratif), ses promesses n'ont pas été tenues et on a vu aussi des affaires de conflits d'intérêts, de copinage très nombreuses durant l'administration de Donald Trump".

Il y a comme une sorte de détestation, de méfiance chez les deux personnages envers tous les contre pouvoirs ? 

"C'est une ressemblance absolue. On a rappelé combien Andrew Jackson avait construit la politique de déportation des Indiens de leurs terres ancestrales. Il faut rappeler qu'il l'a fait contre un arrêt de la Cour suprême à Washington, celui de 1832, qui rendait la souveraineté de leurs terres aux tribus indiennes de Géorgie. Par là, il affirme très clairement qu'il n'a cure des décisions de la Cour suprême et que lui, il fait ce qu'il entend sans intermédiaires. On retrouve cette dimension dans Donald Trump qui n'en fait qu'à sa tête avec les contre pouvoirs, qu'ils soient parlementaires ou judiciaires".

Steve Bannon (qui a forgé la campagne de Donald Trump) a ciblé quelles seraient les figures historiques qu'il fallait que Trump s'approprie pour gagner la présidentielle ?

"Bien sûr, parce que Jackson incarnait aussi, en 1828, un soulèvement populaire. Steve Bannon qui connait parfaitement l'histoire des Etats-Unis, même s'il l'interprète évidemment par son prisme idéologique, a voulu faire de Donald Trump le champion de la nation blanche. Celle qui, selon lui, a construit les États-Unis et qui n'hésite pas à recourir à une certaine forme de virilisme, de masculinité très forte pour incarner cette nation blanche. 

Mais quand on récupère la figure d'Andrew Jackson, on récupère aussi la figure d'un homme qui était esclavagiste, raciste et qui a contribué à la déportation des Indiens"

En rendant des hommages constants à Andrew Jackson, les partisans de Trump saisissent-ils l'ampleur historique du 7e président des Etats-Unis ? Quelle continuité après sa présidence ?

"Andrew Jackson reste quand même dans un XIXe siècle souvent oublié dans l'enseignement scolaire primaire aux Etats-Unis. Mais il est une des figures les mieux connues, sinon la figure la mieux connue du XIXe siècle des présidents américains. C'est une référence tout à fait tout à fait audible pour les partisans de Trump.

Quand il encense Andrew Jackson, Trump sait bien qu'il encense une figure populiste qui s'est appuyée sur une revendication démocratique populaire contre les élites

On a vraiment une référence qui est tout à fait maîtrisée par Donald Trump qui s'adresse à son électorat blanc populaire qui l'a porté au pouvoir en 2016. Comme on voit bien chez Andrew Jackson cette volonté de construire la nation états-unienne au détriment de tout ce qui n'est pas descendant de colons blancs européens".

Après son mandat, il reste à la fois présent et populaire. Tout d'abord parce que c'est  Van Buren, son plus fidèle conseiller et vice-président qui lui succède, donc il y a une forme de continuité idéologique. Il est ensuite très présent paradoxalement lors de la présidence Tyler, une présidence surprise, puisque ce n'était pas l'homme qui avait été élu. Puis c'est lui qui a porté en quelque sorte sur les fonts baptismaux, en 1844, le président Polke à qui il avait d'ailleurs présenté sa femme. Il reste très actif sur la scène politique, même si sa santé se détériore et il arrive à faire continuer à passer ses idées

La "destinée manifeste", cette théorie selon laquelle la nation états-unienne et les descendants de colons blancs européens auraient une destinée divine pour conquérir l'ensemble du territoire nord américain, c'est son héritage ultime…"

Il a été question de changer le visage des billets de 20 dollars et c'est Donald Trump qui s'y est opposé. Ce billet est aussi l'une des raisons pour laquelle Georges Floyd est mort à Minneapolis, ce qui laisse un peu songeur

"La mesure est reportée pour l'instant puisque Barack Obama avait lancé le changement de visage et avait arrêté son choix sur Harriet Tubman, la grande pionnière combattante du droit des Afro-américains dans la lutte contre l'esclavage. Ce qui dénote effectivement chez Trump une certaine vision de l'histoire de l'Amérique.

Il est aussi effectivement très saisissant que George Floyd ait été tué par la police à Minneapolis pour un billet de 20 dollars qui porte la figure, qu'on le veuille ou pas, d'un homme connu pour son racisme (Andrew Jackson) et sa conviction que la civilisation indienne ou le peuple afro-américain étaient des races inférieures, et cela ne peut effectivement que saisir un observateur en 2020". 

À noter que le 23 juin 2020, des militants du mouvement Black Lives Matter ont essayé de déboulonner, en vain, la statue d'Andrew Jackson, pour dénoncer son passé esclavagiste et sa politique de déportation des tribus indiennes.

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