Elles ont régné sur des empires, et souvent, gouverné avec brio. Mais au-delà des clichés que savons-nous de ces femmes pharaons ? Pourquoi il y a-t-il eu des femmes régnantes en Égypte et pas dans l'empire romain ou grec ?

Hatchepsout, Néfertiti, et Cléopâtre
Hatchepsout, Néfertiti, et Cléopâtre © F.Soreau / Photononstop /via AFP, VCG Wilson/Corbis/Getty, Marthelot / Leemage

Le 3 avril 2021, une impressionnante procession avait lieu dans les rues du Caire. 22 momies royales quittaient le musée égyptien de la place Tahrir sur des chars pour rejoindre le nouveau Musée national de la civilisation égyptienne. 

Parmi les momies transportées, il y a celle de quatre souveraines, dont la reine-pharaon Hatchepsout. 

Cette femme n'est pas la seule à avoir marqué l'histoire de l'Égypte ancienne. En trois mille ans, la civilisation pharaonique a connu des centaines de souveraines. Grande épouse royales, régentes, reines ou pharaons… 

Dans son livre Les grandes souveraines d'Egypte (Editions Perrin), l'égyptologue Florence Quentin dresse le portrait de quelques-unes de ces femmes de pouvoir. Elle était l'invitée de l'émission Le Temps d'un bivouac. Elle a répondu aux questions de Daniel Fiévet.

Au cours des trois mille ans de civilisation égyptienne, de nombreuses femmes ont exercé le pouvoir 

Florence Quentin : "Il ne faut pas idéaliser la société patriarcale égyptienne. Les femmes sont sujettes à discriminations. Mais elles ont un statut absolument privilégié en Égypte par rapport au reste du monde antique. Par rapport à leurs sœurs grecques et romaines - qui sont toujours sous tutelle ou curatelle de leur mari ou de leur père - les Égyptiennes, sont libres. Elles ont un statut juridique plein et entier. Ces femmes peuvent exercer tous les métiers et les fonctions qui, partout ailleurs, dans le monde antique, sont réservées aux hommes. Elles ont une certaine indépendance et une puissance. On trouve des femmes amirales, prêtresses, gardes des sceaux, etc. Et bien sûr, des régentes et des pharaons. 

Dans les peintures ou les sculptures, elles sont très belles 

"La beauté des femmes est sublimée. L'art égyptien ne cherche pas à être réaliste, mais à faire ressortir l'essence des êtres. Le rôle du sculpteur dans cette civilisation est de rendre vivante une statue, qu'elle soit animée par une sorte d'esprit. Il y a une force métaphysique et symbolique dans l'art égyptien. Il n'y a pas de sagesse sans son esthétique. Il n'y a pas de beauté sans bonté. 

Les femmes-pharaons sont très belles dans les représentations, car le dessin est une idéalisation du pouvoir royal

Les reines comme les pharaons sont des représentants du divin sur Terre, des êtres inaccessibles.

On n'imagine pas ce que devait être le faste de la cour royale ! Ces personnes régnantes sont de véritables divinités sur terre. Donc elles sont idéalisées, comme par exemple le célébrissime buste de Néfertiti. Elle était certainement très belle. Elle s'appelle d'ailleurs "la belle est venue". Mais on a exagéré sa beauté pour montrer que l'on est confronté à une divinité."

Cléopâtre (-69 -30 avant JC)

Cléopâtre est peut être l'une des plus connues de ces femmes-pharaons. L'une de celles qui a fait fantasmer le plus de réalisateurs hollywoodiens. Elle fascine car c'est la dernière reine d'Égypte. Cléopâtre VII est la descendante des Lagides. Ce sont les généraux d'Alexandre le Grand, qui a conquis l'Égypte en 332 avant notre ère. Elle va se battre bec et ongles pour conserver l'indépendance de l'Égypte face à Rome, qui est hégémonique. 

Cléopâtre est une femme supérieurement intelligente qui parle sept langues dont l'égyptien. 

C'est la seule des Lagides, c'est-à-dire des rois macédoniens, à faire l'effort d'apprendre cette langue. Elle a sans doute été formée au museion, l'épicentre de toutes les connaissances de cette époque à Alexandrie. C'est une femme lettrée, fine stratège, et elle va rayonner sur son époque. 

Hélas pour elle, on la connaît par les auteurs latins qui vont reconnaitre et décrire leur admiration pour cette grande reine, son intelligence, et sa stratégie. Mais ils vont aussi beaucoup médire sur elle. 

Cela va très loin. Elle va acquérir une réputation de putain d'Orient à la sensualité insatiable. On la présente comme une femme très ambitieuse qui essaye ses poisons sur ses prisonniers. 

Or, tout cela est une fable. Mais cette légende va, la poursuivre en Occident jusqu'à aujourd'hui, à travers l'art, à travers la littérature, la tragédie… jusqu'au péplum. Dès le cinéma muet, on s'empare de son personnage en en faisant une femme fatale.

Cléopâtre n'était pas aussi machiavélique que la dépeint ensuite la fiction.

Il faut dire que les Lagides étaient une des dynasties les plus sanguinaires. On se tuait souvent entre frères et sœurs. Cléopatre a sans doute fait exécuter ses frères. Elle était mariée à eux. Comme femme, elle a dû s'imposer. Elle est décrite par Plutarque arrivant dans une robe dorée, exactement telle qu'on voit Liz Taylor dans le film Cléopâtre

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A Rome, elle arrive telle la déesse Isis. Cléopâtre a besoin de s'imposer car la géopolitique de l'époque est extrêmement complexe. Rome veut soumettre l'Égypte pour en faire une simple province romaine. La reine n'a pas d'autre choix que d'être stratège. Mais son règne marque la fin de la souveraineté de l'Égypte, puisque Octave-Auguste va battre Cléopâtre et Marc-Antoine en 30 avant Jésus-Christ à Actium et les conduire tous les deux au suicide. 

Hatchepsout (1508 av JC – 1475 av JC), une femme de pouvoir moderne

"Hatchepsout a vécu il y 3500 ans. Elle a joué un rôle très important. Parmi celles qui ont été reines, à quatre ou cinq moments de l'histoire de l'Égypte, elle est la seule qui ait régné 22 ans d'un règne pacifique. Son gouvernement a été marqué par une intense fièvre bâtisseuse, des spéculations intellectuelles, notamment sur les livres funéraires. Elle a diligenté des expéditions lointaines, elles aussi pacifiques. Elle a apporté cette prospérité à l'Égypte. 

Quand des reines prennent les pleins pouvoirs comme Pharaon, c'est souvent à des moments de rupture ou d'incertitude politique. Haptchepsout est la fille de Thoutmôsis Ier. Comme elle est la préférée de son père, il la forme aux affaires de l'État. Mais quand il meurt, elle doit épouser son demi-frère. Pratique courante à l'époque. Elle devient la grande épouse royale traditionnelle. Et puis son demi-frère décède au bout de trois ans seulement, alors qu'Haptchepsout a 15 ou 16 ans. Son demi-frère avait eu un fils avec une épouse secondaire. Ce petit garçon de 4 ans Thoutmôsis III devient pharaon. Elle va devenir sa régente. Mais à la différence d'autres reines qui vont toujours rester régentes, Haptchepsout franchit la ligne en 1479 av JC. "Elle prend les sceptres et les couronnes" selon la formule consacrée : elle devient pharaon. 

Sans être anachronique, cette femme est extrêmement moderne. 

Elle va toujours conserver sa féminité et les signes qui y sont liés. Mais ce n'est pas une icône queer comme on a pu le dire. Elle ne se travestit jamais. Elle est toujours une femme qui, pour accéder au pouvoir et pour affirmer sa puissance, va prendre les attributs masculins, notamment le nemès (cette coiffure à rayures que l'on trouve sur le sphinx). Elle va porter le pagne et les insignes du pouvoir masculin, notamment la barbe postiche, mais à l'arrière, du pilier d'une statue, elle va être qualifiée par des épithètes féminin parce que jamais elle n'abandonne cette dimension féminine.

Elle va jouer avec ce qu'on appelle aujourd'hui la fluidité de genre, que nous redécouvrons aujourd'hui ! 

Pour asseoir son pouvoir, elle va ordonner la construction d'un temple funéraire considéré comme l'un des plus beaux monuments de l'Égypte antique : Deir el-Bahari. Son nom veut dire "sacré du sacré, la merveille des merveilles". Il est unique dans l'histoire de l'architecture égyptienne. Il s'intègre parfaitement à cette montagne thébaine ocre très belle. Ce bâtiment prend toutes les couleurs du jour : le matin il est dans les tons rose incarnat. Le soir, il est orangé et il semble surgir de cette montagne qui le domine à 200 mètres. Hatchepsout a fait bâtir ce château "des millions d'années", c'est-à-dire un temple où on apporterait des offrandes et des prières après sa mort."

Deir el-Bahari, le tombeau d'Hatchepsout
Deir el-Bahari, le tombeau d'Hatchepsout © Getty

Néfertiti (1370 av JC - 1333 av JC), femme puissante au service de la communication de son époux

"Néfertiti n'a pas été pharaon, mais c'est une reine qui a eu du pouvoir. On connaît mal ses origines. Elle a épousé Aménophis IV, le fils d'un Aménophis III. Ce pharaon monothéiste va faire une réforme politico-religieuse extrêmement audacieuse. Il va imposer le culte du Dieu unique, celui d'Aton, le disque solaire. Il prend alors le nom d'Akhénaton. Son épouse va être l'actrice essentielle de cette réforme. On la voit souvent représentée avec son mari en train de faire des offrandes. Mais plus étonnant, on la montre aussi en train de faire des offrandes seule. Elle est également dessinée massacrant des ennemis, une iconographie réservée aux seuls pharaons. 

Aucune reine avant elle n'avait été dessinée aussi fréquemment et n'avait eu une telle importance dans les représentations. Les égyptologues sont partagés. Pour certains, elle a eu un pouvoir gigantesque. Pour d'autres, ces représentations évoquent une symbolique, sans pouvoir réel. Pour moi, elle a eu un pouvoir partagé avec son époux. On peut imaginer qu'Akhénaton s'est servi d'elle comme outil de communication. Il se montrait comme le fils d'Aton, et sa femme, comme sa fille : des jumeaux divins et avec leurs enfants au service d'une propagande royale et idéologique. 

Dans ses représentations, on joue encore avec les genres puisque que Néfertiti a des éléments du visage de son mari et dans celles de son mari, il y a des traits du visage de son épouse. On brouille les pistes. Cette fusion est tout à fait étonnante. On assiste à un glissement iconographique. Au départ, on la reconnaît, elle est très fine, très belle. Et puis, progressivement, Néfertiti prend les traits de son mari où il prend ses traits à elle. Il y a une formalisation des traits, mais là aussi, c'est essentiellement symbolique et idéologique."

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