Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, nombreuses ont été les références faites à cet événement symbolique : la Révolution française. La crise sociale actuelle semble avoir beaucoup en commun avec 1789, à commencer par ses origines... On s’intéresse à cet étonnant rapport établi par l'historienne Mona Ozouf.

Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Peinture de Jean Houel (1735-1813)
Prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Peinture de Jean Houel (1735-1813) © AFP / PHOTO JOSSE / LEEMAGE

L'historienne et philosophe, Mona Ozouf, éminente spécialiste de cette période symbolique, était l'invitée de Claire Servajean, dans Une Semaine en France. 

La Révolution française, les Gilets jaunes : mêmes origines ? 

Mona Ozouf : "Au départ, explique-t-elle, il y a, comme pendant la Révolution française, une révolte fiscale ; il y a aussi ce sentiment similaire que la société est bloquée". Elle cite au passage le célèbre révolutionnaire, Antoine Barnave, qui a prononcé ces mots : "tous les chemins nous sont bloqués". C'est pour l'historienne une phrase typique que les Gilets jaunes ont également pu prononcer. 

Il y a des ressemblances entre la Révolution et le mouvement des Gilets jaunes

Elle continue à additionner les éléments parallèles : "On y retrouve aussi le sentiment du mépris, cette cascade du mépris éprouvée par les hommes de la révolution. Il y a des moments qui font écho avec ce que nous vivons aujourd'hui, et nous découvrons avec les gilets jaunes ce que beaucoup de gens ont découvert aussi pendant la Révolution : le côté explosif et passionnel du ressentiment". 

"Il y a, à l'origine, le même doute à l'égard de la représentation. C'est d'ailleurs particulièrement étrange dans la Révolution, qui invente et conteste tout à la fois la démocratie représentative. Dès le début, en 1789, les députés mandatés aux Etats généraux arrivent à Versailles, apportant avec eux des revendications particulières. Ils se transforment, quelques semaines plus tard, en Assemblée nationale, devenant ainsi les représentants de la nation toute entière".

"La Révolution rompt alors avec le mandat impératif et invente la représentation. Toutefois, aussitôt que cette idée naît, surgit rapidement celle que choisir des représentants, c'est extraire de la masse une catégorie savante particulière, signifiant un écart difficilement supportable pour une partie du peuple. D'où le problème, toujours actuel, auquel la société tente de répondre, suscité par les Gilets jaunes : comment faire pour que les représentants restent fidèles aux représentés ? Comment faire pour protéger la représentation de la vindicte populaire ?" 

Une nostalgie de la Révolution ? 

Il demeure, selon l'intellectuelle, "tout un vocabulaire hérité de la période révolutionnaire (1789-1799), comme "les cahiers de doléances", "le grand débat national"... Comme s'il y avait une façon de glorifier, du moins dans les termes, la Révolution. Ce qui peut conduire à nous demander s'il demeure aujourd'hui une nostalgie de la Révolution française ?

Mona Ozouf répond par la négative en estimant que "les Français ne sont pas prêts pour faire de nouveau une révolution. En revanche, oui, ils ont gardé du grand événement - qui a fendu notre histoire en deux et qui a beaucoup marqué l'identité nationale - des mots, des images, des emblèmes, la nécessité, par exemple, de se singulariser par le vêtement : le gilet jaune. En ce sens, les Gilets jaunes ce n'est pas les bonnets rouges mais c'est autant un signe distinctif. Ils ont gardé un vocabulaire, évoquant par exemple la guillotine. Ils ont également gardé de la révolution une radicalité, une immédiateté, une méfiance à l'égard de toutes les médiations, aussi bien celles des députés, que des médias. 

Une société de la défiance ? 

C'est ce que la philosophe et historienne évoque dans son dernier livre paru dernièrement chez Flammarion, dans lequel elle s'interroge notamment sur la crise du sentiment national :

On vit dans une société de solitaires méfiants 

"Nous vivons dans une société qui se caractérise par une défiance généralisée que les Gilets jaunes ont illustrée en refusant d'avoir des représentants et en tentant de donner une unité à leurs revendications parcellaires". 

Elle ajoute que ce fait "participe à une crise du sentiment national car le problème que nous rencontrons, depuis la Révolution française et depuis Rousseau, repose sur cette interrogation : comment faire une société si nous sommes des individus ?" Elle s'arrête un instant sur "le phénomène d'individualisme qui, selon elle, a triomphé et qui expliquerait que nous sommes en présence d'un énorme problème : comment faire vivre le collectif ? Comment accepter l'autorité ? Toutes les institutions, souligne-t-elle, qui étaient autrefois paternalistes - comme l'Eglise, l'Ecole, la Famille - ont perdu leur poids d'autorité et cela explique l'état de la société, plongée dans la méfiance généralisée". 

Entre diversité et unité 

Au sujet des nombreux débats que la diversité peut souvent susciter autour d'elle, Mona Ozouf en appelle de nouveau à l'Histoire comme facteur explicatif : "la Révolution française c'est quoi ? s'interroge-t-elle. C'est le remplacement d'un rang personnel qui donne à la nation une unité charnelle - car la nation d'Ancien régime n'a pas besoin de penser à son unité puisque le roi assure dans sa propre personne sa propre unité - par une entité une et indivisible. 

"C'est pourquoi, il y a, d'après elle, en France, une sorte d'obsession de l'unité, de méfiance à l'égard de la diversité des opinions qui est le fruit de ce caractère violent, radical hérité de la Révolution française". 

Les fractures continuent d'exister mais il y a une manière de vivre les appartenances sans pour autant les vivre comme un déchirement

Aller plus loin 

🎧 ÉCOUTER - Mona Ozouf dans Une Semaine en France (Claire Servajean)

📖 LIRE - Mona Ozouf, Portrait d'une historienne (dirigé par Antoine de Baecque et Patrick Deville)

📖 LIRE - Mona Ozouf, De Révolution en République (Flammarion)

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