Il y a cinquante ans, le Nouvel Observateur publiait une tribune signée par 343 femmes parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Marguerite Duras ou Catherine Deneuve, réclamant l'avortement libre. Un texte entré dans l'histoire sous le titre du "manifeste des 343 salopes". Le terme fait encore débat aujourd'hui.

Manifestation pour la légalisation de l'avortement dans les années 70 à Grenoble.
Manifestation pour la légalisation de l'avortement dans les années 70 à Grenoble. © Getty / Jacques Haillot

C'est un texte qui a pesé de tout son poids dans le débat sur l'interruption volontaire de grossesse. Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie un manifeste choc, rédigé par Simone de Beauvoir, réclamant la légalisation de l'avortement, alors interdit en France. "Un million de femmes se font avorter chaque année en France", peut-on lire en préambule. "Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté." Vient ensuite "la liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste". Avec des personnalités comme Catherine Deneuve ou Marguerite Duras, le retentissement médiatique est immédiat. 

Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343 Françaises pour l'avortement.
Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343 Françaises pour l'avortement.

Une semaine plus tard, Charlie Hebdo en fait sa une avec la question "Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement ?" et une caricature du Premier ministre Michel Debré répondant : "C'était pour la France". 

La Une de Charlie Hebdo sur "le manifeste des 343 salopes".
La Une de Charlie Hebdo sur "le manifeste des 343 salopes".

"Ce dessin de Cabu était à prendre au second degré", rappelle Christian Delporte, historien auteur de l'ouvrage "Charlie Hebdo, la folle histoire d'un journal pas comme les autres". "Michel Debré était pour la politique nataliste, anti-pilule et anti-avortement. Ce mot salope visait à fustiger ceux qui l'employait pour désigner ces femmes. L'éditorial de François Cavanna en page intérieur était sans ambiguïté". 

"Je n'accepte pas le mot salope"

Hélène Argelliès fait partie des 343 signataires. Cette architecte ne se souvenait plus de la Une de Charlie Hebdo mais très bien du terme "salope" repris dans tous les médias, y compris pour dénigrer la tribune. "C'était l'époque des dinosaures", s'amuse-t-elle aujourd'hui. "Cela n'a pas été drôle au début et ça m'a poursuivi jusqu'en l'an 2000. Lorsque je tape mon nom sur internet, la première chose que je vois c'est le terme salope. À l'époque malheureusement, c'était courant de se faire insulter de cette manière."

La philosophe Simone de Beauvoir lors d'un rassemblement pour le procès de Bobigny sur l'avortement en 1972.
La philosophe Simone de Beauvoir lors d'un rassemblement pour le procès de Bobigny sur l'avortement en 1972. © Getty / Michel Artault

"Je n'accepte pas le mot salope", renchérit Claudine Monteil, l'une des initiatrices du manifeste et proche de Simone de Beauvoir. "Évidemment, nous savions que Charlie Hebdo faisait de l'humour. Mais dans la réalité, c'est la seule expression qui reste. Or, le terme salope reste très insultant et nous n'avons pas besoin de cela. Il fallait en outre énormément de courage à l'époque pour signer ce texte, nous risquions des peines de prison", souligne-t-elle en se rappelant que sa mère, en larmes, était alors persuadée que sa vie allait être brisée par ce manifeste.

Un tabou à briser

"Aujourd'hui, je suis fière d'avoir été une salope même si j'ai été montrée du doigt pendant longtemps", assène Hélène Argelliès, dont le statut de mère de famille non-mariée lui valait insultes et critiques.

Pour Claudine Monteil, ce texte a permis de "briser le tabou de l'avortement." "Nous voulions que les familles en parlent et obliger les hommes politique à regarder ce sujet en face alors que des milliers de femmes mourraient d'avortements clandestins".

Le "manifeste des 343" a été un élément déclencheur dans la mobilisation du Mouvement de libération des femmes et inspira un manifeste similaire de 331 médecins favorables à l'avortement publié dans le Nouvel Observateur en 1973. Le 17 janvier 1975, la loi Veil relative à l'interruption volontaire de grossesse est promulguée.