Un squelette exceptionnel de tricératops est vendu aux enchères le 21 octobre. "Big John" est d’abord exposé au public en plein cœur de Paris.

Le crâne du tricératops Big John pèse 700 kilos
Le crâne du tricératops Big John pèse 700 kilos © Radio France / Delphine Evenou

"C’est la partie la plus émouvante du travail". Dans un vaste local commercial de la rue des Archives, en plein cœur du quartier du Marais à Paris, Iacopo Briano, expert en paléontologie, s’affaire avec une équipe italienne pour reconstituer une pièce pour le moins originale : le squelette d’un dinosaure. La tête imposante de la bête fixe le badaud à travers la vitrine. Les opérations de reconstitution vont durer une journée entière. La silhouette osseuse imposante est exposée du 16 septembre au 15 octobre 2021, avant sa vente aux enchères à l’hôtel Drouot le 21 octobre.

Maître Alexandre Giquello observe le montage de la structure de Big John
Maître Alexandre Giquello observe le montage de la structure de Big John © Radio France / Delphine Evenou

Du Dakota du Sud à Trieste

Il s’appelle Big John. Il a 66 millions d’années. Son crâne, surmonté de trois cornes défensives, mesure 2,62m de long et 2m de large et pèse 700 kilos. C’est le plus grand tricératops connu à ce jour. Il partira dans quelques semaines, si la vente est conclue, chez un propriétaire privé. 

Big John a vécu dans Laramidia, île-continent qui existait sur ce qui correspond aujourd’hui à une zone entre le Mexique et l’Alaska. "C’est alors l’âge d’or des dinosaures, à la toute fin du crétacé, juste avant leur extinction", précise Iacopo Briano. Sur son collier, une lacération indique qu’il a été blessé lors d’un combat avec un autre tricératops. Mort dans une ancienne plaine inondable, sa dépouille est (très) longtemps resté dans de la vase – dénuée d’activité biologique -, ce qui a permis sa conservation.

Le squelette de Big John est complet à 60%
Le squelette de Big John est complet à 60% © Radio France / (c) Giquello

Les ossements du dinosaure ont été découverts en mai 2014 par le prospecteur en paléontologie Walter W. Stein Bill, qui mène des recherches pour le compte d’une société privée. Après plus d’un an de travail d’excavation, la carcasse de Big John a été vendue à une société commerciale italienne spécialisée dans la restauration et la mise en valeur de spécimens préhistoriques, l’atelier Zoic, installé à Trieste (Italie). C’est cet atelier qui vend aujourd’hui le squelette. 

Avec l’aide de l’université de Bologne et celle de Chieti, l’équipe italienne a nettoyé et catalogué chaque fossile afin de reconstituer le squelette du dinosaure, complet à plus de 60%. "On s’est aperçu que Big John est 5 à 10% plus grand que tous les autres tricératops connus à ce jour. C’est un chef-d’œuvre", s’enthousiasme Iacopo Briano. "D’autant qu’il y a pas de mal de crânes de tricératops dans le monde, mais très peu de quasi complets".  

Des pièces rares, des prix élevés

Maintenant que Big John est décrassé, c’est à l’étude de Maître Alexandre Giquello, commissaire-priseur, de trouver un acquéreur. Le tricératops est estimé entre 1,2 million et 1,5 million d’euros. "La rareté et les investissements de base expliquent ce prix. Les ventes nécessitent une énorme logistique" détaille Alexandre Giquello. Pour faire parvenir Big John à Paris, il a fallu une journée complète de chargement en Italie, plusieurs jours de transports. Le squelette a été acheminé dans des caisses en bois certifiées pour le transport aérien, "avec des structures mousseuses et des résines spéciales pour que les vibrations et tremblements n’abîment pas les os", précise Iacopo Briano.

Caisse spéciale de protection pour le transport du fossile de Big John
Caisse spéciale de protection pour le transport du fossile de Big John © Radio France / Delphine Evenou

Les enchères se dérouleront le 21 octobre dans le cadre de la vente Naturalia consacrée aux "curiosités naturelles et esthétiques" à l’hôtel Drouot. "Pour ce type de pièce, seules une dizaine de personnes peuvent être intéressées dans le monde", estime Alexandre Giquello. "À chaque fois, on voit des profils nouveaux arriver. On a vu des propriétaires de lieux insolites qui veulent investir pour attirer des clients. Il y a également des passionnés de sciences, de paléontologie. Ceux-là sont souvent assez jeunes, issus des nouvelles technologies ; il s’agit en fait de la génération Jurassic Park : ils ont vu les films et ont baigné dans cette mythologie hollywoodienne". 

En 2020, un allosaurus - considéré comme le "grand-père du T-Rex" - était parti pour trois millions d’euros, acheté par un passionné qui avait déjà acquis deux ans plus tôt un diplodocus pour 1,4 million d’euros. 

Big John est exposé au public et visible depuis la rue des Archives
Big John est exposé au public et visible depuis la rue des Archives © Radio France / Delphine Evenou

À qui doivent appartenir les dinosaures ?

Le caractère exceptionnel de Big John amène à se poser la question de sa localisation : n’a-t-il pas plus sa place dans un musée, accessible au public et aux scientifiques, que dans le salon d’un propriétaire privé ? Le commissaire-priseur n’élude pas la question : "Nous avons des règles : on ne commercialise que les espèces très connues et déjà étudiées, jamais celles qui sont découvertes. Par ailleurs, les musées n’ont de toute façon pas les moyens de financer ce genre de pièces. Rien ne les empêche de se faire financer un dinosaure par un mécène ; c’est d’ailleurs ce que nous a demandé un musée français il y a trois ans [ndlr : lors de la première vente de ce type en France]". Pragmatique, Alexandre Giquello conclut : "C’est comme cela, c’est pareil pour les tableaux. Nous, nous faisons notre métier de commissaire-priseur : faire monter les prix le plus possible pour le vendeur".

Le mécénat, c’est aussi la solution prônée par l’expert en paléontologie Iacopo Briano : "Il y a un marché légal et un marché noir. Alors je pense qu’il faut faire une alliance entre science et marché, avoir de plus en plus de gros collectionneurs qui deviennent des mécènes, pour qu’ils aident ensuite les institutions en prêtant des pièces exceptionnelles, en laissant leur porte ouverte à des chercheurs pour qu’ils étudient leurs acquisitions. Mais tout doit se faire dans la traçabilité et la transparence la plus totale".