La grande première du festival international de Cannes, qui devait se tenir en septembre 1939, n'a jamais pu avoir lieu du fait de la Seconde Guerre mondiale. Retour sur le contexte historique qui a conditionné la naissance de cet évènement, et les tous premiers films sélectionnés !

Cannes 1939 : la toute première édition du festival qui n'a jamais eu lieu
Cannes 1939 : la toute première édition du festival qui n'a jamais eu lieu © Getty / -bilge

Et Jean Zay créa le Festival de Cannes

C'est le ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts du gouvernement de Léon Blum, fondateur du CNRS qui en est à l'origine, Jean Zay. En collaboration de Georges Huisman, directeur des Beaux-Arts, ils honorent ce formidable projet proposé par le haut fonctionnaire, écrivain, directeur de l'Association française d'action artistique Philippe Erlanger, et (le tout premier) critique de cinéma Émile Vuillermoz

Il s'agit de favoriser la plus jeune création possible, favoriser la mise en place de vrais statuts des métiers du cinéma et une plus grande reconnaissance de l'auteur. C'est un tournant qui s'opère dans la création de ce que sont nos repères concernant le cinéma libre, indépendant et international. 

C'est lui qui donne vie au plus prestigieux festival de cinéma au monde : 

Encourager l'art cinématographique sous toutes ses formes afin de contribuer à provoquer entre tous les pays producteurs un véritable esprit de collaboration [...] réunir l'art et l'élégance de tous les pays du monde [...] Nul pays mieux que le nôtre ne pouvait présider à un telle manifestation

- Jean Zay, à l'RDF, été 1939

Nous sommes, en France, entre la fin du Front populaire de Léon Blum et les débuts du gouvernement d'Édouard Daladier ; le fascisme mussolinien et le nazisme hitlérien imposent à cette époque-là leurs incursions jusqu'au-boutistes et belliqueuses à une Europe qui fait tout pour éviter la guerre. 

Le festival de Cannes face à la Mostra de Venise : le cinéma face au péril fasciste

Avec la création du festival de Cannes, il s'agit d'encourager une diplomatie du cinéma en vue de réunir les nations libres pour faire front contre la biennale (Mostra) de Venise (créée en 1932)  : ce dernier est alors l’unique festival international du cinéma au monde mais aussi, et surtout, l'un des grands instruments de propagande de Joseph Goebbels

Dans le sillage des accords de Munich, fin 1938, un festival international en France serait considéré comme une provocation diplomatique à l'égard de ce qui a été entendu à Munich. Sauf que la rupture internationale que marque, en mars 1939, l'invasion de ce qui reste de la Tchécoslovaquie, par Hitler, et l'Albanie conquise par Mussolini, conduisent le gouvernement et la diplomatie française à faire barrage culturellement aux coups de forces nazis et fascistes. Le cinéma est peut-être le premier moyen par lequel la France entend résister face aux pressions implicites des dictatures nazies et fascistes. Il doit permettre de mener, face à l’Axe, et par la culture, une diplomatie offensive et antifasciste par d'autres moyens, en opposant un contre festival digne de ce nom. 

Georges Huisman entreprend les négociations avec l'industrie du cinéma américain et les producteurs américains. Dès septembre 1938, les Américains sont intéressés à la mise en place d'un contre festival de Venise. Ainsi, ils motivent davantage la naissance du festival de Cannes qui doit refléter le festival de la liberté. 

La mise en place de ce festival correspond à une époque charnière pour l'histoire du cinéma, qui commence à représenter un univers de culture de masse, avec notamment le passage des films en noir et blanc à la colorisation. Le cinéma américain entend y vanter son leadership culturel autant que l'incarnation de la démocratie dans le monde entier.

Si les intentions (politiques) de ce contre-festival ne sont affichées qu'implicitement, le directeur du comité d'organisation du festival, le directeur général des Beaux-arts, Georges Huisman ne manque pas d'affirmer un modèle de valeurs et de fonctionnements qui rompt radicalement avec celui de la biennale fasciste de Venise. Comme ici dans l'édition Paris-Soir du 9 juillet 1939 dont les propos avaient été recueillis par un certain Georges Bateau : "Le film français sera traité à Cannes sur un pied d'égalité absolue avec les productions étrangères. Dans le jury, il n'aura qu'une seule voix comme les autres nations, ce qui n'est pas le cas en Italie dans le cadre de la Mostra… À Venise, vous le savez, les films italiens occupaient une place à part, et l'Italie était assurée d'une majorité certaine dans toutes les délibérations"

Le 23 août 1939, lors de la signature du pacte germano-soviétique, les affiches de promotion du Festival de Cannes se retrouvent bientôt collées à côté des affiches de mobilisation. Le Festival s'arrête à trois jours de son démarrage puisque l'organisation de sa première édition est subitement contrariée par l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale. En effet, le 1er septembre, jour de l'ouverture du festival, les troupes allemandes pénètrent en Pologne, suite à quoi le Royaume-Uni et la France déclarent la guerre à l'Allemagne nazie le 3 septembre. Désormais il faut attendre la Libération et septembre 1946. 

Les tous premiers prix en 1939

À la suite de son entretien, dans Paris-Soir, le directeur général des Beaux-arts indique comment le festival entendait procéder à la remise des prix : "À Cannes, des prix seront attribués aux meilleurs productions de chaque nation représentée, et le Grand Prix Louis-Lumière, destiné au meilleur metteur en scène, sera mis en compétition entre toutes les nations participantes. Il en sera de même pour les prix destinés aux meilleurs interprètes féminins et masculins". 

À la suite de cet entretien, un article formule sommairement les différents prix (qui auraient été remis lors) du premier festival. On y apprend que "17 prix seront décernés. Le grand prix récompensera le meilleur film présenté par chaque pays et pourra être décerné autant de fois qu'il y aura de participants. Deux prix du jury international seront attribués, l'un aux pays qui auront présenté au moins huit films, l'autre à ceux qui en auront au moins présenté quatre. Les autres prix au meilleur compositeur de musique de film, au meilleur opérateur, au meilleur dessin animé, documentaire".

Contrairement à aujourd'hui, la Palme d'or n'existait pas encore en 1939. Le prix le plus prestigieux du Festival, saluant le meilleur film de la compétition est remis à partir de 1955, en remplacement du Grand prix du festival. 

La toute première sélection française de l'époque 

Ce sont des choix cinématographiques teintés de politique, d'antifascisme qui comportent tout ce qui fait les valeurs de la liberté face aux dictatures. Les films français sélectionnés sont au nombre de quatre. Ce sont des films qui restent malgré tout secondaires dans l'œuvre de ses réalisateurs. 

  • "L'Enfer des anges" de Christian-Jaque (avec Louise Carletti, Jean Claudio, Serge Grave et Marcel Mouloudji)

Laissés à leur propre sort après un triste passé, Lucien, amnésique et Lucette, évadée d’une maison de redressement, se retrouvent dans une cité mal famée dans laquelle il cherchent  à s’intégrer à la population misérable de ce bidonville de l’est parisien. Ils s'unissent comme ils le peuvent pour faire face à la pauvreté, la drogue et la violence. 

  • "La Charrette fantôme" de Julien Duvivier (avec Pierre Fresnay, Louis Jouvet, Mila Parély)

Tous les ans, à la Saint-Sylvestre, à minuit, une charrette fantôme apparaît et recherche un nouveau conducteur. Une personne meurt pour le conduire. David Holm, un mauvais garçon, meurt à son tour d'un coup de couteau, pendant une bagarre. Il est minuit.

  • "La loi du nord" de Jacques Feyder (avec Charles Vanel, Michèle Morgan, Pierre Richard-Willm)

L'histoire de trois hommes et une femme qui fuient dans le grand Nord canadien. Ils affrontent ensemble le froid et les privations, portant chacun leur deuil et leurs secrets. 

"La loi du nord" de Jacques Feyder (1939) avec Pierre Richard-Willm, Michèle Morgan, Jacques Terrane
"La loi du nord" de Jacques Feyder (1939) avec Pierre Richard-Willm, Michèle Morgan, Jacques Terrane © AFP / LIMOT / COLLECTION CHRISTOPHEL
  • "L'homme du Niger" de Jacques de Baroncelli (Avec Victor Francen, Jacques Dumesnil, Annie Ducaux)

Au Soudan, trois officiers français agissent pour aider le pays, leur apporter un meilleur accès à l'eau et combattre le fléau de la lèpre.

Un article du journal L’Ouest-Éclair du 25 août 1939 consacré au tournage du film "L'homme du Niger" de Jacques de Baroncelli titre : "À la gloire de l'Empire français"
Un article du journal L’Ouest-Éclair du 25 août 1939 consacré au tournage du film "L'homme du Niger" de Jacques de Baroncelli titre : "À la gloire de l'Empire français" / Bibliothèque nationale de France
  • "La France est un empire", un documentaire de Jean d'Agraives

Un documentaire de propagande qui devait mettre en avant la grandeur de la France depuis le début du XIXe siècle, notamment sur la mission civilisatrice qu'elle s'était assignée par la colonisation. Une manière d'apprendre, a postériori, comment la France se percevait en 1939.

La sélection des longs-métrages est à l'époque totalement différente de la manière dont s'opère celle d’aujourd’hui. Jusqu’en 1972, ce sont les pays qui envoient leur propre sélection. On a choisi pour la sélection officielle française de Cannes des films politiques qui, pour beaucoup d'entre eux, insistent sur la puissance impériale de la France, des films qui insistent sur l'idée que la France incarne une démocratie puissante et une nation impériale, en particulier avec "La France est un empire" puis "L'homme du Niger". 

Sur la liste des films américains sélectionnés, impossible de passer à côté du "Magicien d'Oz" de Victor Fleming avec Judy Garland, Ray Bolger, Bert Lahr, Jack Haley, Margaret Hamilton et Frank Morgan. On ne saura malheureusement jamais quel prix il aurait pu éventuellement remporter… Mais dans Le Petit Parisien du 23 août 1939, on estime qu'il s'agit "du plus merveilleux film de féérie en couleurs qui ait jamais été réalisé".

Affiche du Magicien d'Oz (1939) de Victor Fleming avec Judy Garland, Ray Bolger, Bert Lahr, Jack Haley, Frank Morgan
Affiche du Magicien d'Oz (1939) de Victor Fleming avec Judy Garland, Ray Bolger, Bert Lahr, Jack Haley, Frank Morgan © AFP / 7E ART/MGM / PHOTO12

La palmarès du Jury de Cannes 1939 honoré en 2002 et 2019

En 2002 (63 ans après, donc), un jury présidé par Jean d'Ormesson a été spécialement constitué,  pour rendre honneur à la sélection du tout premier Festival de Cannes, délivrant ainsi la Palme d'or à "Pacific Express" de Cecil B. De Mille et attribuant le prix du meilleur espoir féminin à Michèle Morgan et Judy Garland.

Jean d’Ormesson annonce le lauréat de la Palme d’or aux côtés de Gilles Jacob et de Jean-Jacques Aillagon, avec l'affiche officielle du festival de 1939, Cannes, mai 2002
Jean d’Ormesson annonce le lauréat de la Palme d’or aux côtés de Gilles Jacob et de Jean-Jacques Aillagon, avec l'affiche officielle du festival de 1939, Cannes, mai 2002 © AFP / OLIVIER LABAN-MATTEI

En 2019, aussi, le Comité Jean Zay Cannes 1939 s'est proposé de reconstituer l'évènement, à Orléans, ville symbolique de son instigateur, tel qu’il l'aurait dû l'être à Cannes. Comme un vrai festival de Cannes avec tapis rouge, cérémonie d'ouverture, de clôture, un jury présidé par Amos Gitai. Les 30 films ont été montrés. Un jury spécial avait été nommé.

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - Le vif de l'histoire - Le Festival empêché : Cannes septembre 1939

📖 LIRE - Olivier Loubes : Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu (Armand Colin)