Quels évènements historiques de la France de "la Belle époque" la série TV "Paris Police 1900" nous invite-t-elle à découvrir ? En quoi les transformations sociales, politiques et culturelles de cette période charnière de la France font-elles écho aux débats qui nourrissent celle de la France à l'heure du Covid-19 ?

Peinture de Jean Beraud pendant la Belle époque. Le boulevard des Capucines devant le Théâtre du Vaudeville à Paris", 1889 musée Carnavalet
Peinture de Jean Beraud pendant la Belle époque. Le boulevard des Capucines devant le Théâtre du Vaudeville à Paris", 1889 musée Carnavalet © AFP / PHOTO JOSSE / LEEMAGE

La France de "la Belle époque" : pas si belle que ça en réalité 

Expression théorisée progressivement aux lendemains des deux grandes guerres mondiales, pour signifier la nostalgie d’un monde perdu, "la France de la Belle époque" renvoie à celle qui connut, en apparence, une longue période de paix, entre l'hécatombe de la guerre franco-prussienne de 1870 et l'éclatement de la Première Guerre mondiale. En apparence seulement car elle était, en effet, très loin d'être "belle" pour tout le monde - loin s'en faut. 

Aujourd'hui, ce chrononyme concentre en lui l'exact opposé de ce que l'on a longtemps tenté de lui rattacher. Au mieux, la Belle époque reste ce moment charnière de tous les possibles pour la France ou plutôt le calme avant la tempête : si les effets de la Révolution industrielle se font hautement ressentir et que la France connait son ère Victorienne et vit à l'heure des grands progrès scientifiques et technologiques, cette prospérité et cette tranquillité sont bien plus relatives qu'on ne le pense. La France de la Belle époque est un pays embourbé dans un malaise unique dans son histoire. Elle est rongée par de grandes inégalités sociales, le séparatisme, la précarité, l'insécurité. Sans oublier aussi les conditions de vie des femmes. Un malaise comme elle en a rarement connu et qui fait légèrement écho aux débats qui animent la France plongée en pleine crise sanitaire suscitée par la pandémie de Covid-19. 

Tous ces éléments contextuels, le scénariste et producteur Fabien Nury les a intégrés dans sa nouvelle série Paris Police 1900. Passionné d'histoire, c'est le pari qu'il s'est donné en essayant de retranscrire cinématographiquement une certaine France de la Belle époque. La période est si riche, complexe et étendue dans le temps qu'il a choisi d'angler et de conditionner ce scénario autour de la naissance de la police criminelle. C'est à travers elle qu'il fait parler la France du tout premier quart du XXe siècle. C'est sans doute la première fois que la France de la Belle époque est aussi démystifiée et déconstruite à l'écran pour en comprendre les enjeux qui s'en dégagent. 

Quand la police se réinvente en permanence face à l'insécurité 

Il faut savoir que l'obsession de l'époque est très semblable à la nôtre, tant l'insécurité remet constamment en question la pratique même de la police, les violences policières et le traitement de ses citoyens susceptibles de commettre des incivilités. 

Dès la mise en place de la IIIe République en 1870, l'Etat tient à renforcer le maintient de l'ordre public, qui a souvent été mis à mal au cours du XIXe siècle, au gré des heurts provoqués par les changements de régimes. L'ordre public est partie intégrante de l'idéal républicain ainsi poursuivi à l'époque et la police est confrontée à un climat d'insécurité tel qu'elle mesure déjà l'importance de se développer davantage et de mieux rationaliser son fonctionnement. La police a une image extrêmement négative en France car on a encore en tête l'héritage de ses deux pères fondateurs, si l'on peut dire, Fouché, ancien robespierriste, puis François Vidocq, le célèbre bagnard repris de justice. 

À l'aube de la IIIe République, la police est une institution encore très imbriquée dans l'héritage napoléonien, archaïque. On estime qu'il est désormais temps de défendre plus efficacement un régime extrêmement fragile, vacillant, balbutiant socialement et politiquement, tout en se conformant aux lois de la République et aux Droits de l'homme. 

Déjà, en avril 1884, une loi est mise en place pour mieux répartir les pouvoirs de police entre les maires et les préfets en fonction du nombre d'habitants. Seule Paris fait exception, c'est le préfet de police qui centralise en son sein toutes les responsabilités, tout passe par lui, il coordonne toute la gestion. La série traduit bien cette préoccupation de la police de Paris de l'époque à disposer de nouveaux moyens pour élucider plus efficacement les atteintes faites à l'ordre public. C'est sous l'autorité du préfet Louis Lépine que la police connait un profond changement de ses structures internes. 

Le préfet de police du département de Paris, Louis Lépine (1846-1933), 1911
Le préfet de police du département de Paris, Louis Lépine (1846-1933), 1911 © Getty / Print Collector / Contributeur

C'est là que se fait ressentir le besoin d'une meilleure identification des auteurs de crimes et délits. Une tendance dopée par les progrès techniques et scientifiques propres à "la Belle époque". C'est la floraison des premières spécialités de la police : 

  • La naissance de la police technique chargée de relever systématiquement les traces et les indices sur la scène du constat du crime ; 
  • La naissance de la police scientifique à qui revient le travail minutieux d'appliquer aux éléments ainsi recueillis un registre de plus en plus vaste de méthodes d'examen. 

La police se dote enfin d'une dimension criminologique. Grâce à Alphonse Bertillon qui met au point un vaste système de fiches anthropométriques et photographiques pour obtenir des clichés plus précis, mieux fixer les lieux d'un crime, avec une photographie où on pourra vérifier la distance exacte qui sépare le cadavre d'un objet essentiel, et d'en tirer des conclusions utiles. La photographie métrique devient désormais la mémoire scientifique infaillible de la justice. 

À sa suite, Edmond Locard est un autre des pionniers de la Criminelle puisqu'il fonde à Lyon, en 1910, le premier laboratoire de police scientifique au monde. Les brigades régionales de police mobile (dites du "Tigre") mises en place par le ministre de l'intérieur Georges Clemenceau, en 1907, disposent de cette méthode d'identification criminelle à laquelle se greffe ensuite un fichier central des empreintes.

Identification de criminels avec un appareil photo via le système de Alphonse Bertillon : technique criminologique reposant sur l'analyse biométrique, gravure "Le Petit journal", 1896
Identification de criminels avec un appareil photo via le système de Alphonse Bertillon : technique criminologique reposant sur l'analyse biométrique, gravure "Le Petit journal", 1896 © AFP / Leemage

Comme aujourd'hui, le souci de la récidive, de la vertu policière, sont un grand sujet d'interrogation, surtout à une époque où il n'y a pas de papiers d'identité. Ce service de l'identité judiciaire a marqué un grand tournant dans l'histoire de la police. Celle-ci a commencé à  penser à une meilleure structure, plus efficace, plus digne et plus infaillible vis-à-vis de ses citoyens. 

La République à l'épreuve de la Laïcité et du séparatisme 

Là aussi, la série Paris Police 1900 plante le décor d'entrée de jeu : nous nous retrouvons plongés dans une France confrontée au fléau de l'antisémitisme, empêtrée dans les redoutables discours que pérorent les journalistes Jules Guérin, fondateur du journal L'Antijuif et Edouard Drumont, auteur de La France juive, fondateur de la Ligue antisémitique de France et du journal La libre parole

Ce sont les deux hommes qui contribuent à répandre ce mouvement d'intolérance au cœur des structures sociopolitiques du pays, en le remplaçant dans le cadre des traditions françaises. Une machine infernale exacerbée par l'Affaire Dreyfus depuis 1894 : le capitaine Alfred Dreyfus, de confession juive, accusé à tord à la place du commandant Esterhazy d'avoir livré aux Allemands des documents secrets, n'est réhabilité qu'en 1906. 

L'antisémitisme devient un mouvement politique à part entière qui s'assoit sur la bonne vieille violence polémique, héritée du boulangisme, pour parvenir à adapter son discours antisémite à l'ère des masses. Ses thuriféraires ont recours à toutes les ressources que leur offre la modernité et les moyens de communication de l'époque (profusion de journaux politiques), pour diffuser ce mouvement d'intolérance. Ils concrétisent sans doute la première grande action de séparatisme qu'ait connue la IIIe République depuis sa mise en place en 1870, en s'appuyant conjointement sur les intérêts des monarchistes et ceux du Cléricalisme, profondément anti-républicains. 

Nombre de partisans de cet antisémitisme s'appuient sur l'héritage, très important à l'époque, du catholicisme ultramontain, tributaire d'une vision très hiérarchique et paternaliste de la société. Une partie de l'Eglise saisit elle aussi une certaine part de cet antisémitisme pour faire dissidence. Les ultramontains revendiquent la primauté du pape sur le pouvoir politique, soit la subordination de l'autorité civile à l'autorité ecclésiastique. Drumont et Guérin se revendiquent de cette tradition par défense du catholicisme et, surtout, contre l'offensive laïque de la République qui entend entériner le projet de loi de séparation des Eglises et de l'Etat. 

L'entreprise antisémite du premier quart du XXe siècle marque ainsi la première tentative séparatiste revendiquée à l'égard de la laïcité française dont le texte est adopté en décembre 1905, à l’initiative du célèbre député progressiste Aristide Briand

De nos jours, encore, la laïcité et la séparatisme nourrissent de nombreux débats à l'heure où le projet de loi "confortant le respect des principes de la République" dite "loi contre le séparatisme", vient d'entrer en lecture à l’Assemblée Nationale. 

Quand la question des inégalités femmes/hommes et la violence faite aux femmes se rappelle à nous

C'est le troisième grand thème abordé dans cette série : les conditions d'existence des femmes à une époque où la question des droits civiques à leur endroit est encore très loin d'être posée. Entre 1870 et 1914, la condition féminine évolue dans une société hautement patriarcale. 

La série propose d'aborder le peu de moyens qu'elles avaient pour exister indépendamment de la seule autorité de leur mari. C'est retranchées face à elles-mêmes, sans aucune sororité, qu'elles commencent à livrer bataille à l'échelle individuelle. La série traduit bien ce besoin d'émancipation des femmes qui commence à se faire tout doucement ressentir au début du siècle, alors qu'elles restent encore très largement cantonnées à un rôle domestique. Les inégalités hommes/femmes font loi et le temps où les femmes profiteront enfin du droit d'expression et de vote est encore loin (1944). 

La violence est quotidienne et systémique puisqu'elles sont aussi molestées aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique. Comme le met très bien en scène la série, les femmes se font battre ou malmener par leur mari quelle que soit leur origine sociale. L'homme avait le droit de vie sur sa femme, qu'il assujettissait à ses plaisirs propres. Le peu de celles qui parviennent à obtenir un travail entrent dans l’enseignement ou le commerce, et profitent d'un accord masculin implicite en amont, quand les plus modestes deviennent plutôt ouvrières. Les femmes mariées ne peuvent pas travailler sans le consentement de leur mari, au moins jusqu'aux années 1960. 

La série évoque les premières racines d'un féminisme encore réduit au silence, mais parfaitement bien incarné par Jeanne Chauvin notamment, qui a été reconnue comme la toute première avocate à avoir plaidé en France, en 1901, après avoir quand même déploré un refus trois ans auparavant - et ce malgré son diplôme en droit. C'est également durant cette époque que la journaliste Marguerite Durand fonde le premier quotidien féminin "La Fronde", consacrant déjà toute son énergie à la défense du droit des femmes. Celui-ci parait jusqu’en 1905. C'est dans ce journal que collabore également Jeanne Chauvin et tant d'autres telles que Séverine, Hélène Sée, journaliste politique, ou encore Alexandra David Néel, la grande exploratrice, Renée de Vériane, Dorothéa Klumpke… 

Cette volonté, par la série, de redonner la parole à celles qui n'ont pas forcément eu l'occasion de revendiquer leurs droits à l'existence à l'époque, c'est aussi le moyen de rappeler que les violences faites aux femmes sont encore très loin d'avoir disparues. 

Le contexte de la crise sanitaire liée au Covid-19 nous rappelle combien les inégalités hommes/femmes restent encore très importantes en France, 100 ans après la Belle époque, notamment sur le plan ménager. De plus, le nombre de signalements de femmes victimes de violences conjugales n'a pas cessé d'augmenter depuis le premier confinement. 

Aller plus loin

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