Le journal l'Humanité lance un appel à la mobilisation générale pour tenter de résoudre ses difficultés financières. Et pour que ne disparaisse pas un quotidien qui en a vu d'autres, de sa création par Jean Jaurès aux luttes anticolonialistes, en passant par la mort de Staline.

Le journal l'Humanité, en cessation de paiements, saura ce jeudi si sa demande de placement en redressement judiciaire avec poursuite d'activité est acceptée par la justice.
Le journal l'Humanité, en cessation de paiements, saura ce jeudi si sa demande de placement en redressement judiciaire avec poursuite d'activité est acceptée par la justice. © Maxppp / Daniel FOURAY

Le tribunal de commerce de Bobigny doit faire savoir ce jeudi s'il accepte la demande de placement en redressement judiciaire avec poursuite d'activité du quotidien l'Humanité. Ce n'est pas la première fois que le journal est confronté à des difficultés financières. Alors que le directeur du journal en appelle au "soutien populaire", retour sur 115 ans d'histoire d'un journal qui a compté dans la presse française.

1904, la création de l'Humanité, "journal socialiste quotidien"

Le premier numéro de l'Humanité paraît en avril 1904. Le journal coûte alors cinq centimes et a pour manchette "journal socialiste quotidien". Jean Jaurès, son fondateur, fixe dans son premier éditorial la ligne politique du quotidien : "Nous voudrions de même que le journal fût en communion constante avec tout le mouvement ouvrier, syndical et coopératif."

Reproduction réalisée en avril 2004 de la Une du premier numéro de "l'Humanité", paru le 18 avril 1904 sous la direction de Jean Jaurès.
Reproduction réalisée en avril 2004 de la Une du premier numéro de "l'Humanité", paru le 18 avril 1904 sous la direction de Jean Jaurès. © AFP / Thomas Coex

"Au printemps 1904, le mouvement socialiste est divisé en plusieurs partis politiques et l'objectif de Jaurès avec l'Humanité, c'est d'exister au sein de ce mouvement, explique Alexandre Courban, docteur en Histoire et auteur d'une thèse sur l'Humanité de 1904 à 1939, publiée aux Editions de l'Atelier. Ce journal va aussi lui permettre de fédérer des syndicalistes et des militants issus des cercles des coopérateurs ou du mouvement mutualiste."

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné. Le lendemain, l'Humanité est en deuil et c'est le secrétaire général de la SFIO, Louis Dubreuilh, qui écrit l'article de Une : "Jaurès est mort ; il a été tué sous nos yeux, par deux balles assassines."

1923, l'Humanité "organe central du parti communiste"

1920, le congrès de Tours consacre le divorce entre socialistes et communistes. La majorité des actionnaires de l'Humanité choisit le second camp et le journal va passer sous le contrôle de la SFIC, qui deviendra plus tard le Parti communiste français. "Cela permet alors au parti de disposer d'un quotidien diffusé sur l'ensemble du territoire. On estime la vente du journal à ce moment-là à plus de 100 000 exemplaires", explique Alexandre Courban.

En 1921, la manchette "journal socialiste" est remplacée par "journal communiste". En 1923, le journal a désormais pour sous-titre "organe centrale du parti communiste".

La Une de l'Humanité du 1er mai 1923
La Une de l'Humanité du 1er mai 1923 © Radio France / Capture d'écran Gallica

1936, l'Humanité et le Front populaire

Après des difficultés financières (la première Fête de l'Humanité, en 1930, est créée pour renflouer les caisses du journal), le quotidien connaît son essor dans les années 1930. Avec l'élection du Front populaire en mai 1936, l'Humanité devient un journal de premier plan.

La Une de l'Humanité du 4 mai 1936.
La Une de l'Humanité du 4 mai 1936. / Capture d'écran Gallica

"L'Humanité a accompagné les mouvements sociaux qui ont précédé l'arrivée du Front Populaire, explique Alexandre Courban. Sa diffusion va être multipliée par trois pour dépasser certains jours les 500 000 exemplaires. Le journal va se renforcer et va pouvoir assumer sa ligne éditoriale : faire coexister l'information populaire et les débats internes au Parti communiste." 

L'Humanité et la Guerre froide

De par son affiliation au PC, l'Humanité est interdit en 1939 après la signature du pacte de non-agression entre l'Allemagne nazie et l'URSS. Durant toute la Guerre froide, le journal va continuer de suivre la ligne fixée par Moscou. À la mort de Staline en 1953, le journal propose ainsi une édition spéciale avec en Une le titre : "Deuil pour tous les peuples qui expriment, dans le recueillement, leur immense amour pour le grand Staline".

Un portrait de Staline accroché sur la façade des bureaux de l'Humanité, le 6 mars 1953 à Paris.
Un portrait de Staline accroché sur la façade des bureaux de l'Humanité, le 6 mars 1953 à Paris. © AFP / INTERCONTINENTALE / AFP

Dans les années 1950 et 1960, l'Humanité se démarque également par ses positions anticolonialistes. Pendant la Guerre d'Algérie, le journal fera l'objet de 150 poursuites, dont 24 pour "diffamation envers l'armée" et 14 pour "atteinte à la sûreté de l'Etat", selon le rédacteur en chef de l'époque, René Andrieu.

1994, l'Humanité n'est plus l'"organe officiel" du PC

Après le 28e congrès du Parti communiste, le quotidien retire l'appellation "organe central du PCF" de sa Une : le parti ne fixe plus la ligne éditorial du quotidien. "Aujourd'hui, c'est un journal dans lequel on trouve des informations que les autres journaux ne mettent pas forcément en avant, estime Alexandre Courban. Des choses sur le mouvement social, les expressions militantes comme la solidarité avec les migrants, etc. C'est un journal qui ne cache pas son engagement et qui assume sa façon de voir les choses."

Tiré à près de 50 000 exemplaires, le quotidien a vu ses ventes chuter de 6% en 2017-2018, à 32.700 exemplaires en moyenne.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.