À l'origine, les deux hommes sont étrangers à la vie politique, ils sont aussi extravertis et extravagants l'un et l'autre, ils font les frais d'une impopularité chronique les accusant de malversations et d'opportunisme permanents. Une seule différence : aucun retournement politique n'est préconisé par Donald Trump.

Caricature représentant le président américain Chester Alan Arthur en magicien pour tourner en dérision son exercice du pouvoir, 1881
Caricature représentant le président américain Chester Alan Arthur en magicien pour tourner en dérision son exercice du pouvoir, 1881 © Getty / Universal History Archive / Contributeur

Chester Alan Arthur ou le Président du plus grand revirement politique américain

Chester Alan Arthur (1829-1886) mène une vie d'avocat tranquille jusqu'à son investissement au sein du Parti républicain. En 1871, il devient percepteur des douanes du port de New York, se bâtissant alors une influence et une réputation telles que son réseau d'agents municipaux le mène vers le chemin insoupçonné de la politique. Il en aurait profité pour faire main basse sur les caisses des douanes, achetant ainsi une bonne partie de l'administration de la ville de New York et servant surtout les intérêts du parti républicain. 

C'est sans ambition politique aucune qu'il se retrouve propulsé à la vice-présidence du mandat du républicain James Garfield. Il faut dire qu'il dispose d'un grand réseau par l'entremise du sénateur de New York, Roscoe Conkling, républicain conservateur connu pour avoir détourné des centaines de milliers de dollars de fonds publics. C'est à son instigation qu'il est porté en politique. Ce sont les intérêts de la faction des "Stalwart", ces républicains conservateurs dirigés par Conkling lui-même, qu'il entend préserver dans un premier temps. Ceux-là s'opposent aux Half-Breeds, républicains modérés. En propulsant Chester Alan Arthur à la vice-présidence, ils s'assurent surtout de la pérennité du fameux "système des dépouilles" ou spoils system qui consiste, une fois au pouvoir, à mettre en place une administration partisane en plaçant des fidèles à chaque poste. 

Mais Chester Alan Arthur était loin de penser qu'il allait devenir le 21e Président des États-Unis et que le président Garfield allait être assassiné le 2 juillet 1880. La faction à laquelle il est apparenté ne s'inscrit absolument pas dans la continuité de son prédécesseur et il fait l'objet d'une violente campagne de presse, s'attire les foudres des républicains modérés et des démocrates qui l'accusent d'être un Président corrompu, opportuniste, sans cesse à s'enrichir sur le dos des finances publiques. 

Toutefois, du jour au lendemain, Chester Alan Arthur rompt avec cette faction et cet esprit et refuse les nombreuses demandes qu'ils lui soumettent. Désormais, le Président entend se faire le porte-voix de la lutte contre la corruption, un revirement politique qui, même s'il est assurément opportuniste à l’époque, surprend l'opinion d'alors : 

  • En 1882, il s'oppose à ses anciens amis, les républicains stalwarts, par rapport au China's exclusion Act par lequel ces derniers entendent suspendre la venue d'ouvriers chinois sur le territoire américain. Si le Président oppose toutefois son veto et en empêche l'adoption immédiate, il finit par signer la loi anti-chinoise. 
  • Janvier 1883, il donne des gages à ses opposants en soutenant la loi sur la réforme de la fonction publique de Pendleton qui entend bouleverser les conditions de recrutement des fonctionnaires de l'administration fédérale en prônant la méritocratie. 

L'historien, Corentin Sellin, revient notamment sur ces deux décisions politiques qui figurent comme les plus grands revirements politiques du mandat de Chester Alan Arthur. Aussi, tout en revenant sur la carrière atypique du 21e Président des États-Unis, il interroge, au micro de Fabienne Sintes, la ressemblance avec Donald Trump du point de vue de sa physionomie politique

Un Président par hasard, sans expérience parlementaire antérieure

"Absolument, il avait été installé comme vice-président par une faction extrêmement puissante du Parti républicain pour respecter des équilibres claniques subtils à l'intérieur de ce parti. Il n'avait jamais été question pour lui de devenir un jour président. Mais son destin l'a appelé par accident. Il était là, au départ, pour jouer les utilités et pour représenter celui qui avait été son bienfaiteur, Roscoe Kling, le sénateur de New York.

En cela, il peut évoquer un autre New-Yorkais comme lui, le président Trump, qui a débuté dans les affaires immobilières. Puisque s'il avait eu des expériences administratives très importantes, en particulier durant la guerre de Sécession, il n'avait jamais eu d'expérience politique majeure. Et c'est un des très rares présidents dans ce cas en 230 ans d'histoire". 

Un revirement politique que l'on n'attendait pas du tout à l'époque

"On ne l'attendait pas. Il faut savoir qu'il a été, au début de son mandat, attaqué par la presse dans des mots extrêmement violents l'accusant littéralement d'avoir fait assassiner son prédécesseur. Il devait faire face à ce soupçon permanent. 

On savait d'autre part qu'il avait été placé là par une faction particulièrement peu regardante sur la morale publique du Parti républicain. Et tout à coup, cet homme se transfigure et devient extrêmement respectueux envers le président défunt, James Garfield, au point de se priver pendant plusieurs mois de réceptions, de banquets. Surtout, il en vient à mener une politique axée sur la morale publique, la vertu, ce qui est complètement inattendu et lui vaut un retournement de la presse. La presse est la première à reconnaître qu'elle s'est peut-être trompée sur cet homme".

Plutôt que de se laisser submerger par l'inattendue de sa tâche, il a fini par se redresser et devenir un homme meilleur, ce qu'on peut attendre parfois de cette fonction, mais qui n'arrive pas toujours".

Sur l'échelle de Donald Trump, où situer Chester Alan Arthur de 0 à 10 ? 

"On peut lui mettre un 6/10 parce qu'il a deux grands points communs avec Donald Trump. Premièrement, d'avoir été très largement en dehors de la politique active avant sa présidence. D'autre part, son caractère de New-Yorkais, avec un caractère assez extraverti et extravagant avant son accession à la présidence, prêche pour une ressemblance avec le Président actuel. 

C'est aussi un Président inattendu qui s'inscrit en dehors des circuits habituels de nominations. Et aussi une certaine ressemblance mais qui, là, n'est peut-être pas allée jusqu'au bout car Arthur a commencé son mandat en étant détesté. Il y avait vraiment une animosité envers lui parce que son passé de magouilleur était connu, et tout à coup, cet homme a effectué un revirement, et s'est totalement transfiguré vers la présidentialité. Un retournement qu'on attend toujours chez Donald Trump". 

Loi anti-chinoise : l'histoire résonne avec le sentiment anti-musulman de Trump. Une prévalence qui participe à un même esprit ? 

"Il faut bien noter que son veto ne fut que temporaire et Chester Arthur finit par accepter la loi malgré tout. Pour la première fois, un Président des États-Unis donne son accord pour empêcher tout un peuple de venir dans son pays et semble remettre en cause le mythe d'une nation fondée par des courants successifs d'immigrations.

C'est une politique qui se rattache au même courant idéologique de l'Amérique de Trump : ce nativisme qui considère que les États-Unis ont été fondés par une immigration blanche et chrétienne et que les autres populations qui voudraient venir participer au mythique rêve américain doivent être regardées, surtout en période de crise économique, avec la plus grande circonspection. 

Au départ, le veto d'Arthur est très important parce qu'il ouvre, d'une part, la voie à quasiment plus d'un demi-siècle d'exclusion des Chinois de l'immigration vers les États-Unis et les coupe brutalement, par sa signature définitive, de la participation massive à la construction de la puissance de la superpuissance américaine. 

C'est toujours la discussion délicate, autour du récit fondateur des États-Unis. Ceux pour lesquels ce pays se construit sur le fameux melting pot et ceux pour lesquels elle est plutôt l'histoire de colons blancs et européens qui n'ont pas hésité à recourir à la violence pour exclure successivement Amérindiens, Mexicains et exclure de l'immigration les Chinois". 

Un revirement dans le mandat présidentiel qui n'est pas pour demain, chez Donald Trump

"D'une part, Trump est fidèle à une idéologie plus récente qui est celle du conservatisme contemporain : considérer que toute bureaucratie est par définition mauvaise et que les fonctionnaires sont, par définition, fainéants, paresseux et qu'il ne faut pas en avoir trop. 

D'autre part, on peut remarquer que Trump a privilégié les nominations à l'intérieur de la Maison-Blanche, ce qui n'existait pas à l'époque d'Arthur, à l'intérieur du bureau exécutif de la Maison-Blanche, où là, il n'a pas hésité à nommer lui aussi, à son tour sa fille et son beau-fils. On voit là le maintien de cette tradition du patronage politique dans les nominations et davantage aujourd'hui à la Maison-Blanche. 

C'est tout le mystère du mandat de Donald Trump où chacun aura attendu, depuis sa candidature en 2015 et depuis le début de sa Présidence, un pivot vers davantage d'apaisement, de normalité, de présidentialité. Aujourd'hui, ce n'est toujours pas arrivé car, au contraire, il préfère continuer à se comporter comme il l'a toujours été dans sa vie d'avant : comportement excessif avec des paroles pas toujours très bien calibrées à sa fonction". 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Presidents - Épisode 3 : Chester Alan Arthur Président malgré lui

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.