Alors que la question du port du masque, obligatoire dans les espaces publics clos, fait aujourd'hui l'objet de tous les fantasmes et questionnements en matière de sécurité sanitaire, on constate que, dès 1918 et la pandémie de grippe espagnole, les Français entretenaient déjà un « drôle » de rapport avec le masque.

Deux journalistes du Journal "L'Œuvre" portent le masque dans Paris et invitent les Parisiens à faire de même
Deux journalistes du Journal "L'Œuvre" portent le masque dans Paris et invitent les Parisiens à faire de même © Getty / Topical Press Agency

Alors que la crise sanitaire engendrée par la propagation du COVID-19 a conduit le gouvernement à rendre le port du masque obligatoire dans les lieux publics clos, le 20 juillet 2020, jamais la question du masque chirurgical n'avait autant agité la conscience des Français qu'aujourd'hui.

Oui car cela n'a pas toujours été le cas et il aura fallu que plusieurs fléaux épidémiques et pandémiques se succèdent pour qu'émerge progressivement une conscience sanitaire et, avec elle, la mise en place d'un système d'urgence pour que les gestes barrières, dont le port du masque, aillent de soi. Même si ce dernier continue à susciter une certaine polémique d'un point de vue éthique, philosophique et juridique, le respect de la santé d'autrui, lui, semble acquis aujourd'hui, si l'on se réfère à la société française d'hier. 

Grâce au site de presse de la Bibliothèque Nationale de France, Retronews, nous avons pu remonter le fil de l'actualité française jusqu'au début du XXe siècle où sévissait, en même temps que les ravages de la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole, de 1918 à 1920, qui a provoqué la mort de 25 à 50 millions de personnes dans le monde dont 250 000 en France. La pandémie était l'objet du second épisode de la série consacrée aux grandes épidémies, par Jean Lebrun et son équipe dans La Marche de l'Histoire, l'occasion d'interroger le drôle de rapport qu'entretenaient les Français avec le masque, déjà à cette époque.

Quand les médecins et la santé publique avancèrent "masqués" face au danger pandémique  

À chaque époque, ses mœurs mais, depuis la Peste, elles présentent une même particularité jusqu'à la pandémie de grippe espagnole en 1918 : l'idée que, dans les esprits, les médecins sont (et encore pour longtemps) les seuls à porter un masque chirurgical en période de pandémie pour se prémunir face à la maladie infectieuse en question. Le comble, c'est qu'au tout début, si les médecins prennent rapidement conscience de la contagiosité, de la morbidité et des complications pulmonaires que la grippe pandémique implique, ils ne préconisent pourtant, en tant que premiers gestes d'hygiène barrières que des mesures d'isolement des malades, la prise de médicaments antalgiques et la désinfection des lieux publics.

Il faut attendre la nomination, par l'Académie de médecine, en octobre 1918, d'une commission spéciale de médecins, à la demande du gouvernement, pour que l'idée de "porter un masque" figure parmi l'une des recommandations. Voici les termes du rapport de cette commission repris dans Le Temps, du 17 octobre 1918 : "Le port d'un masque analogue à celui dont les chirurgiens font usage au cours des opérations [...] constitue une précaution très utile dont il importerait de généraliser l'emploi pour toute personne soignant les grippés et pour les malades eux-mêmes, quand ils commencent à se lever". 

À noter que ce conseil du port du masque n'intervient qu'en dernier lieu dans cette liste de préconisations. Elle ne constitue aucunement l'importance que lui prête aujourd'hui le monde médical. Comme dans cet autre article du journal La Croix du 5 décembre 1918, où un certain docteur Maudus n'évoque que très sommairement l'importance du masque tout en restreignant, par coutume, son utilité aux seuls personnels de santé : "Il est bon de se préserver la figure par un masque [...] Avec cette double protection, le médecin peut sans inconvénients examiner son malade".

Il faut attendre que les mesures sanitaires soient suggérées par les membres de cette commission scientifique pour que l'autorité politique se mobilise à son tour. En réalité, elle ne fait que relayer les conseils sanitaires de l’Académie, sans légiférer. Notamment lors de la séance que l'Assemblée nationale consacre à la gestion de la crise sanitaire, le 25 octobre 1918, où nombre de députés demandent une action conséquente en termes d'hygiène publique au sous-secrétaire d'État du ministère de l'Intérieur, Albert Fabre. 

Dans Le Journal officiel de la République française qui rapporte, dans sa totalité, les débats parlementaires de cette séance, Albert Fabre ne fait que reprendre les termes de la commission en rappelant que le port du masque est recommandé. À aucun moment, il ne revient sur cette évidence sanitaire et conclut en affirmant que "les indications de la commission sont assez sommaires et ne donnent à ceux qui sont à la tête de l'Administration que des suggestions bien insuffisantes pour combattre le fléau". En plus du port du masque, d'autres mesures, qui nous paraissent inévitables aujourd’hui, ne vont pas de soi à l'époque, comme la fermeture des lieux publics qui n'est jamais envisagée, sauf par certains préfets, à l'échelle locale.

Durant toute la crise sanitaire, aucune mesure ne sera vraiment prise au sérieux, encore moins le port du masque qui fait l'objet d'un débat entre médecins et qu'un certain nombre tourne en dérision, tel le docteur Camille Savoire, dans L'Œuvre du 22 octobre 1918, qui estime "qu'il n'est pas très utile de mettre un masque car si le microbe de la grippe est un virus filtrant et qu'il traverse le filtre, ce n'est pas un masque de gaze qui l'empêchera d'arriver jusqu'à vous" (des suspicions sur son efficacité qui existent encore aujourd'hui). 

Un autre médecin écrit, dans La Lanterne du 12 mars 1919, que "si ce moyen peut rendre quelque service dans un hôpital, en ville, il offre fort peu de garantie sans parler de la gêne qu'il présente pour la respiration et pour l'esthétique". Puis, dans La Croix du 26 mars 1919, un médecin pense que le masque peut nuire à l'état psychologique d'un malade : "N'avons-nous pas le devoir d'éviter à nos malades toute dépression morale ? Ne produirions-nous pas chez eux un profond découragement en les traitant en pestiférés ?" 

À noter que la Santé publique passe après les enjeux qui sont ceux de la fin de la Première Guerre mondiale, laissant peu de moyens aux Français pour prendre conscience du danger que la pandémie présente. 

Les Français et le masque, une drôle d'insouciance

Si le monde de la santé et celui de la politique traduisent l'absence de moyen sanitaire absolu pour lutter contre la grippe espagnole, viennent également s'associer l’indifférence et l'insouciance des Français qui n'ont absolument aucun moyen de se sensibiliser au port du masque recommandé, certes sporadiquement, à l'époque. 

La presse compare l'attitude des Français à celles des Américains ou encore des Anglais qui, eux, accordent un plus grand crédit au masque et à son efficacité, comme le suggère cette photographie prise aux États-Unis en janvier 1919, à San Francisco, pour le journal L'Excelsior où l'on peut voir des citoyens américains porter le masque. Plus que pour vanter les avantages du masque, le journaliste s'attache avant tout à des considérations esthétiques. 

"La crainte de la grippe donne un aspect étrange aux passants" - Des Américains de San Francisco portant le masque - Journal L'Excelior du 7 janvier 1919
"La crainte de la grippe donne un aspect étrange aux passants" - Des Américains de San Francisco portant le masque - Journal L'Excelior du 7 janvier 1919 / Rétronews - Bibliothèque nationale de France

En effet, une forme de fatalisme sanitaire semble régner dans l'esprit des Français à l'époque de la grippe espagnole, à tel point qu'il est rare de trouver des photos où ils portent le masque. Dans le journal L'Heure, du 26 février 1919, un journaliste titre son article "Portons le masque, c'est le moyen d'éviter la grippe", dans lequel il réaffirme son importance. Il s'interroge au passage sur l'indifférence plus marquée chez les Français par rapport aux Anglais : "en Angleterre, on a adopté le masque respiratoire pour éviter la contagion, pourquoi ne le fait-on pas en France ? [...] Le public (français) ne l'adopte point car il est en vérité bien léger et, par crainte d'être ridicule, il préfère se laisser assassiner par les pneumocoques de tous les agents microbiens qu'expulsent les sujets malades qui toussent, éternuent à l'envi…"

Un autre journaliste, Marcel Coulaud, et un de ses confrères de la rédaction du journal L'Œuvre, du 28 février 1919, ont fait l'expérience de sortir dans les rues de Paris munis d'un masque pour tester les réactions des Parisiens. Ces derniers n'ont pas manqué de leur infliger quelques réflexions indésirables. C'est dire combien l'accessoire leur semblait totalement dérisoire (cf illustration image principale) : "Persuadé que le masque constituait le seul mode de préservation contre la grippe, j'ai voulu le porter [...] J'ai pu constater tout d'abord un certain étonnement [...] Paris n'est pas encore à la page contrairement à Londres qui s'est déjà habituée au port des masques [...] J'ai confectionné deux écriteaux pour tenter de gagner les Parisiens à ma cause 'le Boche est vaincu mais la grippe ne l'est pas'  disait l'un et 'Masquez-vous les uns les autres, l'essayer c'est l'adopter' sur l'autre.

Mon masque ne recueillit aucune approbation flatteuse. Certains se demandent 's'il est vraiment possible de s'affubler de la sorte'… Quand d'autres répondent que 'ce sont des gens qui craignent la grippe'…

À l'image des Parisiens, si les Français semblent particulièrement plus fatalistes que d'autres vis-à-vis de la crise sanitaire et du port du masque, le contexte de la Première Guerre mondiale y est aussi pour beaucoup. Tout le matériel de santé est réquisitionné pour et par la Guerre. L'esprit du pays n'était orienté vers rien d'autre. Il serait vain de ne pas tenir compte de cette donnée qui conditionne tout le reste, et de s'empresser de taxer les Français d'ignorance. Car, finalement, en France, le port du masque n'était jamais vraiment entré dans les mœurs avant la pandémie du Covid-19. 

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