Dans son dernier livre, le paléoanthropologue Pascal Picq a cherché à comprendre si les ferments de la domination masculine et le fléau des violences faites aux femmes trouvent leurs origines chez nos ancêtres préhistoriques. D'après lui, c'est l'évolution culturelle de l'homme qui doit être mise en cause.

Les rapports au temps de la Préhistoire étaient tellement diversifiés qu'il y avait moins de violence
Les rapports au temps de la Préhistoire étaient tellement diversifiés qu'il y avait moins de violence © Getty / Malte Mueller

Le paléoanthropologue était l'invité de l'émission "Une Semaine en France". Au micro de Claire Servajean, il revient sur les différents outils d'interprétation qui lui ont permis de questionner le rapport mâles/femelles à l'époque des grands singes, nos lointains ancêtres. Dans son dernier livre Et l'évolution créa la femme (Éditions Odile Jacob),  il nous apprend que les humains seraient en réalité bien plus violents envers les femmes que ne l'étaient leurs lointains semblables. Tout en même temps, le savant rend à la femme la place qui lui revient dans l'évolution humaine. 

L'étude de la Préhistoire toujours aveuglée par la vision de la domination masculine 

Au départ, l'épistémologie elle-même est aveuglée par les codes culturels de ses propres interprétations. Ce qui n'aide pas les choses. Car il existe très peu de représentations de l'évolution humaine où figurent des femmes. Comme l'explique bien le paléoanthropologue, la Préhistoire n'a pas échappé au regard exclusivement masculin : 

Pascal Picq : "L'histoire de l'aventure humaine avec les femmes a surtout longtemps été occultée dans beaucoup de disciplines. Ce thème a toujours été invisibilisé. Certes on connait Lucy, la femelle singe australopithèque. Mais dans toute l'imagerie préhistorique, ce sont des hommes qui nourrissent les représentations avec essentiellement leurs outils primitifs.

C'est toujours l'homme qui peint la fresque et la femme qui empile les pigments

Il y a tout un travail d'idéologie intégrée conditionné par la domination masculine qu'il faut démonter. C'est pourquoi je suis allé retracer ce qu'il en était de la coercition masculine envers les femelles chez de nombreuses espèces d'hominidés".

Cette violence masculine descend-elle de nos ancêtres les grands singes ?

En analysant les formes de coercition imposées par les mâles et les hommes au cours de l'existence humaine, et ce jusqu'à notre époque contemporaine, Pascal Picq nous rappelle que la coercition sexuelle des mâles envers les femelles est observée chez moins d'un quart des espèces et que l'espèce humaine véhicule une vraie singularité existentielle. Il a souhaité clarifier cette idée préconçue selon laquelle la violence faite aux femmes était un phénomène directement hérité de la préhistoire, qu'il serait soi-disant un travers du singe transmis à l'homme. Nos ancêtres n'étaient pas tous coercitifs .

PP : "Les deux espèces les plus proches de nous, du point de vue des relations liées à l'évolution, sont les chimpanzés et les bonobos : 

  • Les chimpanzés sont très coercitifs, et traduisent un antagonisme sexuel très fort où tous les mâles dominent toutes les femelles. C'est un rapport qui reste assez violent.
  • Puis vous avez les bonobos qu'il faudrait presque inventer s'ils n'existaient pas car, chez eux, le rapport mâles/femelles, au contraire, est plutôt sympa. Ils vivent en une espèce de gynocratie (le pouvoir est exercé par des femelles). Les mâles restent ensemble toute leur vie, les femelles migrent à la naissance et trouvent le moyen d'installer un équilibre des pouvoirs, ce qui est une exception.

La règle quasiment générale aussi bien chez les macaques, les babouins, chez une centaine d'espèces, c'est que les femelles restent ensemble, elles sont endogames quand les mâles, eux, migrent à la naissance"

Les sociétés humaines sont plus coercitives que nos ancêtres 

Pascal Picq conclut son propos en insistant sur l'idée que les rapports au temps de la Préhistorique étaient si diversifiés que nous sommes sans doute l'espèce la plus violente et coercitive entre hommes et femmes aujourd'hui. 

PP : "La seule exception, ce sont nous les grands singes. La plupart des données que nous avons pour les espèces connues, hommes et chimpanzés en Préhistoire, nous amènent vers malheureusement ce constat : 

Les sociétés humaines sont plus souvent coercitives que presque tous les singes de l'Ancien Monde 

Malheureusement, nous, les Homo sapiens, si nous cochons, à l'origine, toutes les cases des formes de coercition, nous rajoutons en plus, avec notre évolution culturelle, les formes symboliques dont avait déjà parlé Pierre Bourdieu sur "la domination masculine"

Le féminicide est le propre de l'homme. Le pire ennemi de la femme, c'est l'homme et aujourd'hui les chiffres sont là.

Si on s'en réfère à Charles Darwin, Karl Marx et Frédéric Engels, les trois disent que la première classe des opprimés ce sont les femmes. Darwin dit explicitement que dans les autres espèces animales, les mâles ne traitent pas les femelles comme le font trop de sociétés humaines avec les femmes. 

En m'interrogeant sur les origines potentielles depuis l'âge de Préhistoire quant au rapport coercitif entre les hommes/femmes, j'en déduis que les causes principales de notre malheur sont d'ordre culturel

Il n'y a pas de fatalité naturelle et universelle prédisposant à la violence

PP : "En aucun cas cette responsabilité ne se retrouve liée à nos gènes et à ceux de nos ancêtres. C'est ce que j'ai voulu faire ressortir du livre : d'une part, il n'y a pas de fatalité naturelle comme le prétendent un certain nombre de polémiques infondées qui ont souvent bon dos de venir justifier des pensées hasardeuses. 

Certes, s'il y a des lignées qui sont en moyenne plus coercitives que d'autres comme les grands singes et les singes de l'ancien Monde (Europe, Asie, Afrique confondues), cela ne détermine aucune prétendue unicité dite "naturelle". Le rapport mâle/femelle est extrêmement hétérogène parmi le nombre considérable d'espèces ancestrales : 

  • Chez les babouins hamadryas, par exemple, les singes vivent dans des harems polygynes où le mâle s'accouple avec plusieurs femelles qu'ils kidnappent, caractérisant une violence importante ; 
  • Quand, chez les babouins Gélada qui, pourtant vivent quasiment dans les mêmes conditions écologiques, les femelles vivent entre elles et choisissent le mâle ; 
  • Chez les macaques de Barbarie appelés Magot, la femelle va être très attentive à sélectionner des mâles tolérants, gentils avec leurs petits, alors qu'ils ne sont pas forcément les pères".

Il n'y a pas de fatalité naturelle universelle. Entre biologie et culture, les sciences humaines ont du mal à s'y retrouver

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Une semaine en France par Claire Servajean - Pascal Picq : et l'évolution créa la femme

📖 LIRE - Pascal Picq : Et l'évolution créa la femme (Éditions Odile Jacob).

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