Donald Trump restera-t-il comme l'un des pires présidents de l'histoire des Etats-Unis ? Au micro de Fabienne Sintes, dans "Présidents", l'historien Corentin Sellin explique que les deux hommes ont ce même réflexe politique : jouer sur les logiques partisanes en fragilisant l'union du peuple américain.

Affiche de campagne pour le candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis (1856-1857) James Buchanan
Affiche de campagne pour le candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis (1856-1857) James Buchanan © Getty / Universal History Archive / Contributeur

Le quinzième président américain, James Buchanan, traîne avec lui un lourd passif et une ombre politique que l'opinion et l'histoire américaines ne semblent jamais lui avoir pardonné.

Au point que l'homme a complètement disparu du paysage historique et politique américain. Le Congrès avait même refusé de payer le portrait qu'il avait commandé du président. Cette réputation d'être resté dans la mémoire comme le pire président des États-Unis d'Amérique, il la doit à son exercice et à sa logique du pouvoir. Ce qui a suscité de nombreuses manifestations d'hostilité, en particulier pendant la Guerre de Sécession (1861-1865) qu'il lègue très piteusement à son successeur, le républicain Abraham Lincoln. 

James Buchanan, le démocrate qui a conduit les Etats-Unis vers la Sécession 

C'est après avoir conduit une politique tournant, certes sans intention directe, à la désunion entre les Etats du Nord, abolitionnistes et les Etats du Sud, esclavagistes, que la scission se concrétise véritablement. 

Lorsqu'il devient président des États-Unis en 1857, l'Union est plus qu'au bord du précipice, les Etats-Unis sont divisés par les intérêts des Etats du Sud qui entendent conserver l'esclavage et ceux du Nord, abolitionnistes en plein développement.

Sauf que le président démocrate Buchanan joue entre deux feux et ne parvient jamais vraiment à clarifier ses positions qui semblent très nettement pencher en faveur des Etats du Sud, comme pour mieux honorer l'électorat républicain qui l'a mené au pouvoir. S'il n'a pas défendu sincèrement cet électorat, sa logique partisane, alors incomprise, et toujours aussi répudiée aujourd'hui, a malgré tout fait le jeu de la désunion du peuple américain. 

Les Américains le représentaient en pendu avec la mention "Judas" tant ils considéraient qu'il avait trahi l'Union

- L'historien Corentin Sellin

Un portrait de James Buchanan étiqueté "Judas", 1863
Un portrait de James Buchanan étiqueté "Judas", 1863 © Getty / The New York Historical Society / Contributeur

Traduction : Il a été élu président par fraude et tromperie ! Sous son administration, le trésor a été volé ! Duplicité et lâcheté ont marqué sa carrière ! Enfin, il a vendu son pays à une bande de conspirateurs du Sud, et vit maintenant pour être pointé du doigt du mépris, par tous les vrais hommes ! Et descendra dans sa tombe sans cérémonie".

"Aujourd'hui encore, explique l'historien,il est vraiment considéré comme celui qui a failli tuer l'Union. À tel point que pour n'importe quel président, c'est vraiment la limite à ne jamais atteindre. Si on commence à vous comparer à Buchanan, c'est que c'est vraiment un désastre politique".

Pour les historiens, il reste l'un des pires présidents de l'histoire. Sa logique partisane n'est pas sans rappeler un certain Donald Trump. 

Buchanan : un homme incapable d'une décision tranchée ?

"Ce qui caractérise sa présidence et toute sa vie politique c'est qu'il a changé de parti. Il a été partisan d'Andrew Jackson tout en s'opposant à lui. C'est un homme qui, avant d'être président, faisait déjà preuve d'indécision, de louvoiement, ce qui peut être une qualité dans la vie politique quotidienne mais qui, une fois à la tête de la présidence, ne pardonne pas. Son incapacité à trancher dans le sens de l'histoire, lui coûte extrêmement cher. En réalité, mieux vaut une mauvaise décision que pas de décision du tout. Et là, ça parle à nouveau à l'Amérique contemporaine.

C'est vrai que si on compare à Donald Trump, on a pu reprocher assez souvent à celui-ci, malgré son affichage très viril, masculin, s'adonnant à des décisions rapides et puissantes, de ne pas savoir suffisamment trancher ou de ne pas avoir su agir. C'est un trait de caractère qu'on retrouve effectivement chez James Buchanan".

Le contexte et les crises qu'il traverse auront raison de lui

On voit un président incapable d'incarner l'Union

Dès 1858, les Etats-Unis regardent ailleurs. C'est pour cela que le peuple américain s'intéresse de très près à une élection qui a lieu en Illinois pour le poste de sénateur entre deux hommes dont on sait déjà qu'ils seront l'un ou l'autre, le probable successeur de James Buchanan. Il s'agit du démocrate Steven Douglass, et du républicain Abraham Lincoln".

James Buchanan réalise-t-il qu'il envoie l'Amérique à la guerre de Sécession ?

"Non parce qu'il faut rappeler que Buchanan n'est pas un fervent esclavagiste. En réalité, ce qui le dérange, c'est au contraire la position des abolitionnistes qu'il considérait, y compris des républicains parmi eux, comme des extrémistes. Il les voit comme une menace pour l'Union parce qu'il les considère comme les agresseurs. Quand il considère que les États du Sud comme des agressés. C'est pour cela que James Buchanan se porte comme le défenseur des droits des États esclavagistes des États du Sud, tout en ayant bien conscience du gain politique que cela lui a apporté pour son élection en 1856. 

Mais il reste prisonnier de cette vision erronée. Il est incapable de voir que les républicains et les abolitionnistes se battent pour un principe bien plus universel. Prisonnier de cette représentation-là, il est incapable de la dépasser durant toute sa présidence".

L'incapacité à rassembler est-elle un point commun entre Trump et Buchanan ? 

"Ce qu'on peut trouver comme point de comparaison, en ayant bien à l'idée que ce sont des époques différentes, c'est que James Buchanan est prisonnier de son choix idéologique de s'appuyer uniquement sur les pro-esclavagistes du Sud et sur ce parti démocrate devenu le parti de l'esclavagisme. Dans une période de tension extrême, il cherche davantage à plaire à tout prix à cette base idéologique plutôt qu'à rassembler et à jeter des passerelles vers l'opposition. En cela, il nous fait penser à Donald Trump qui ne gouverne quasi exclusivement que pour sa base, et ne tend jamais la main à l'opposition qu'il cherche tout le temps à délégitimer. 

"Contrairement à ce qu'on pourrait croire une fois retiré, James Buchanan reste unioniste. Il soutient l'union, il ne devient pas confédéré, il ne soutient pas le Sud, ce qui est complètement aberrant par rapport aux choix politiques qu'il n'a cessé de faire pendant sa présidence : il n'a jamais arrêté de soutenir le Sud esclavagiste. "

La suite de l'entretien est à (re)écouter 

🎧 RÉÉCOUTER - "Presidents" - Episode 2 : James Buchanan, un désastre politique à la Maison Blanche

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