C'est ce que nous apprend l'historien Gilles Havard quand il nous rappelle que le sauvetage de John Smith par Poncahontas ne serait qu'un simple mythe imaginé par le célèbre navigateur britannique pour servir sa propre image. Les deux personnages n'auraient partagé, de fait, aucune relation amoureuse...

Pourquoi John Smith n'a jamais aimé Poncahontas ?
Pourquoi John Smith n'a jamais aimé Poncahontas ? © Maxppp / UPI

Au micro de Jean Lebrun dans La Marche de l'Histoire, Gilles Havard, historien au CNRS, spécialiste des relations entre Européens et Amérindiens en Amérique du Nord du XVIe au XIXe siècle, revient sur l'histoire du premier établissement anglais en Amérique du Nord, au cours de laquelle Pocahontas serait venue en aide au capitaine John Smith. 

Faut-il briser nos rêves et remettre en question la célèbre légende qui a vu naître une histoire d'amour entre les deux personnages, reprise notamment par Walt Disney dans son célèbre dessin animé en 1995 ? 

L'époque des grandes explorations et conquêtes coloniales 

Bien avant que l'Amérique du Nord ne devienne le Canada, les États-Unis et le Mexique, le continent a d'abord été la Terre Nouvelle sur laquelle s'étaient nouvellement établis les Européens au moment des grandes explorations coloniales à partir de la fin du XVe siècle. 

Le Nouveau monde répondait ainsi aux diverses aspirations humanistes, civilisatrices et coloniales des Européens qui firent l'objet de toutes sortes de conflits entre peuples européens interposés (Anglais, Français, Espagnols...), d'une part et avec les peuples autochtones (Amérindiens) présents depuis toujours, d'autre part. 

À l'époque de Poncahontas, le destin des populations présentes n'était pas encore scellé. Le type de relation était encore à inventer entre Amérindiens et Européens : il pouvait y avoir aussi bien de la violence, de la cohabitation, des alliances, que de l'indianisation, bref, autant de sentiments susceptibles de rendre possible la légende qui nous revient à tous. 

La légende de Pocahontas et de John Smith s'inscrit dans le cadre des premières explorations anglaises du tout début du XVIIe siècle. Nous sommes en Virginie, dans le village de Jamestown fondé en 1607. C'est le tout premier établissement anglais auquel succéderont treize colonies britanniques.

Pocahontas et John Smith, un simple mythe ? 

Gilles Havard explique que « le capitaine John Smith est alors chargé d'occuper et d'édifier la colonie. C'est un soldat de fortune qui a déjà connu toutes sortes d'aventures notamment dans l'Europe de l'Est où il avait combattu les Turcs en Transylvanie. En 1607, il débarque en Virginie avec une centaine d'autres colons anglais avant d'être capturé par les autochtones dits "Powhatans", l'une des tribus amérindiennes locales dont est issue Poncahontas. 

Leur garnison est attaquée, leur fortin emporté. Les guerriers amérindiens triomphent, John Smith est ficelé et jeté aux pieds de leur  chef. Après une vive discussion entre notables indiens, le chef de la tribu, Wahunsunacock, père de Poncahontas, entend couper la tête du capitaine anglais quand soudain surgit la jeune fille de 11 ans, présentée comme la fille préférée du roi. 

Pocahontas s'interpose en prenant la tête du pauvre John Smith dans les bras, demandant à son père de l'épargner. 

Ce sauvetage a été sacralisé comme la séquence originelle de l'histoire de la Virginie et de l'histoire des États-Unis. Cette force de l'histoire de Pocahontas et de John Smith revient notamment dans Avatar, réalisé en 2009 par James Cameron, film de science-fiction qui en est une nouvelle variation.

Mais cette première mythification de Pocahontas, souligne l'historien, ne tient pas compte du récit du sauvetage produit par John Smith beaucoup plus tard, selon lequel il aurait plutôt été bien reçu. 

Le sauvetage est un conte inventé par le capitaine lui-même. 

En effet, il est difficile d'imaginer qu'une fille de 11 ans ait eu, à l'époque, un tel pouvoir sur son père, pour décider du sort d'un captif. Surtout, John Smith, par rapport au premier contact qu'il aurait eu avec elle en 1608, soit un an après la capture, ne mentionne pas Pocahontas, il le fait seulement en 1624 dans The Generall Historie of Virginia, New-England, and the Summer Isles. Entretemps, Pocahontas a voyagé à Londres, a épousé le commerçant anglais John Rolfe et elle est morte au cours du voyage qui la ramenait à sa terre natale. 

Il y aurait eu également un grand soulèvement d'Amérindiens Powhatans contre les Anglais en 1622, ainsi qu'en 1624, alors qu'il se trouve à ce moment-là au Royaume d'Angleterre depuis 1609, John Smith invente cette fameuse scène de sauvetage pour se faire valoir...

C'est un mythe qui ne cessera progressivement d'être influencé par les nombreux récits autour de sa captivité, notamment par ce cliché romanesque ajouté au sauvetage de l'explorateur par la très célèbre amérindienne (comme cela fut le cas dans l'adaptation de la légende par Walt Disney). 

Dans ses écrits, John Smith racontera lui-même que plusieurs femmes l'avaient secouru dans d'autres situations extrêmes, notamment en Turquie, en Tartarie et en France... C'est un vieux cliché qu'il a adapté à la sauce virginienne pour servir son propre compte à l'égard de la couronne britannique »

Il est toujours difficile de parler de Pocahontas avec autant d'hypothèses toujours plausibles.

Si sa rencontre avec Pocahontas a bien eu lieu, John Smith se serait donc inventé une vie qui traduirait peut-être l'intérêt important que la jeune fille représentait pour les colons anglais à l'époque. N'est-ce donc, au départ, qu'un simple mythe colonial devenu fantasme ?

Aller plus loin 

La Marche de l'Histoire

🎧 RÉÉCOUTER - Rencontre des Français, des Anglais et des Indiens du Canada en Amérique : Les premières rencontres, épisode 3

📖 LIRE - John Smith, The Generall Historie of Virginia, New-England and the Summer Isles, 1624, p. 239

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