Si la fatigue est perçue aujourd'hui comme étant constitutive de notre humanité et le signe de notre usure physique propre, cela ne fut pas le cas de nos ancêtres qui n'exprimaient jamais vraiment leur fatigue. C'est l'association du temps et du progrès qui a permis d'approfondir notre perception de la fatigue.

Histoire de la fatigue : pourquoi sommes-nous plus fatigués que nos ancêtres ?
Histoire de la fatigue : pourquoi sommes-nous plus fatigués que nos ancêtres ? © Getty / Malte Mueller

Si la fatigue nous paraît bien plus présente aujourd'hui dans nos conversations, dans l'espace privé, comme dans l'espace public, celle-ci a, en réalité, toujours été présente dans l'histoire de l'humanité. Simplement, elle se construit, s'exprime progressivement et surtout différemment au gré de l'histoire. Si on la perçoit davantage aujourd'hui c'est parce que "nous avons beaucoup plus conscience de notre individualité, expliquent l'historien Georges Vigarello et l'anthropologue David Le Breton au micro d'Ali Rebeihi, dans le cadre de l'émission de Grand Bien Vous Fasse

Les visages de la fatigue se sont démultipliés aujourd'hui grâce à la présence de plus en plus marquée de la perception de soi, du moi, de nos propres affects, de nos perceptions subjectives, affranchies du sens collectif. Pourtant, l'expression et la manifestation de la fatigue par les individus se sont transformées au cours du temps. À tel point que nous paraissons épuisés aujourd'hui comparativement à nos ancêtres qui entretenaient un tout autre rapport à la fatigue. 

L'histoire de la fatigue, c'est une histoire du psychique qui relève des différentes perceptions qui, pendant longtemps, n'existaient pas et se sont généralisées avec la société moderne

- Georges Vigarello

Hier, la fatigue s'éprouvait moins

En effet, l'historien explique que, par exemple, "la fatigue du paysan, au Moyen-Âge, n'intéressait personne et, lui-même, ne commentait pas cette sensation. C'était d'une évidence totale consubstantielle à la réalité de son quotidien. C'est pourquoi il l'intériorisait et n'en faisait jamais part. Le combattant du Moyen-Âge décryptait lui aussi peu sa fatigue car il voyait la guerre et l'effort physique avec un plaisir naturel.

Au XVIIe siècle, certes il y a l'émergence d'une attention à l'insomnie qui était peu présente auparavant mais on ne parle encore que d' 'incommodités', soit le fait de ne pas être totalement à l'aise, d'avoir des sortes de perturbations, d'obstacles, etc. Mais pas encore de fatigue digne de ce nom. Il se créé, dans l'histoire, des nuances dans la perception, qui vont être l'objet de noms nouveaux, de néologismes.

La fatigue psychologique ne date pas d'hier mais elle n'était pas perçue comme étant aussi intense qu'elle ne l'est aujourd'hui. Ce qui peut être éprouvé n'est pas forcément exprimé de la même manière à l'époque.

Elle ne se comprenait pas comme la définit aujourd'hui Le Petit Larousse illustré de "sensation désagréable, de difficulté à effectuer des efforts physiques ou intellectuels provoqués par un effort intense, par une maladie ou sans cause apparente". Cette définition ne serait pertinente ni au Moyen-Âge, ni à l'âge moderne, ni au XIXe siècle. C'est en cela que le progrès de manière générale a conduit à une accentuation de la manifestation de la fatigue, toujours dans des formes assez modestes à partir du XVIIIe siècle. Cette conceptualisation commence à paraître à partir du moment où les individus se donnent davantage d'espace et de présence, avec le mouvement des Lumières

L'imaginaire traditionnel consistait à garder sans arrêt la mesure sans dépasser un certains stade de comportement. Autrefois, la fatigue individuelle était conditionnée par le sentiment de fatigue collectif

On voit à ce moment-là s'accentuer quelque chose dans la perception intérieure de la fatigue qui est de l'ordre du récit (correspondances...) parce qu'il devient de plus en plus courant d'exprimer ses sensibilités. Le romantisme et le naturalisme en seront de parfaits révélateurs au cours du XIXe siècle. "C'est, reprend l'historien, la naissance d'une première dimension psychologique. Si on s'interroge sur la façon dont Émile Zola décrit les mineurs de Germinal, il est totalement centré sur la fatigue physique qu'il fait insensiblement basculer sur quelque chose qui est de l'ordre de l'intériorité

Si vous prenez le combattant de 1914, il y a quelque chose de tout à fait nouveau et de fondamental qui s'instaure : le combattant manifeste son épuisement, son dégoût, sa distance, sa dépression face à la situation dramatique qu'est la guerre. L'originalité du XXe siècle, c'est qu'il invente l'individualité". 

Désormais, quand je suis fatigué, je suis complètement dépendant de moi-même et de rien d'autre.

Aujourd'hui, la fatigue s'est individualisée

Aujourd'hui, il y a une exigence psychologique qui s'est construite, qui fait que les individus ont un certain profil singulier qu'ils n'avaient pas auparavant. "Aujourd'hui, précise Georges Vigarello, pour exister, il faut s'éprouver, se ressentir soi-même et la fatigue en est devenue l'un des nombreux révélateurs. C'est même devenue une fatigue-plaisir qui renvoie à une existence heureuse et confortable. C'est comme considérer qu'arpenter une montagne est un défi ; on est conscient que ça va créer de la fatigue mais c'est un plaisir d'aller l'affronter." 

David Le Breton souligne à son tour que "la notion de fatigue émerge avec l'individualisation du lien social. Cette dernière promeut de nouvelles manières de scruter davantage son état d'être intérieur. 

Aujourd'hui, c'est parce que j'éprouve le monde qui m'échappe que je me sens fatigué

C'est une formulation éminemment moderne qu'on ne rencontre pas dans d'autres temps des sociétés humaines où les hommes et les femmes vivaient davantage dans une relation plus harmonieuse avec le monde qui les entoure. Aujourd'hui, on vit à l'heure de la recherche constante de la surenchère, de la performance, de l'efficacité, de l'urgence. Ce sont des obsessions typiquement contemporaines qui définissent la nouvelle fatigue".

La fatigue répond aujourd'hui à une individualisation du rapport au monde, elle est devenue subjective et ne répond plus qu'à une appréciation intime et personnelle. 

Mais, les deux invités ajoutent que ces comportements sont aujourd'hui conditionnés par les usages numériques et la logique de la consommation qui, de fait, entraînent une forme d'obligation de présence continue. L'écran est un nouveau lieu d'information et d'efforts typiquement contemporains qui redéfinissent la perception individuelle de la fatigue :

Ce n'est plus la gestuelle physique qui fatigue mais la gestuelle du contrôle des usages du numérique.

- Georges Vigarello 

Ce sont, d'après l'historien, les tentatives de gérer en permanence l'information qui nous débordent et suscitent de la charge mentale. Aussi, à l'avènement de la société de consommation et du bien-être, répond un nouveau type de fatigue. Georges Vigarello explique que "plus nous sommes appelés à consommer et plus nous créons notre propre fatigue. Tout cela s'étant accentué par la notion de bien-être". 

Au final, c'est comme si nous nous réjouissions d'être fatigués.

Aller plus loin

📖 LIRE - David Le Breton : Sociologie du corps (Éditions Que sais-je, PUF)

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