Elle est la seconde plus grande pandémie grippale de l'histoire du XXe siècle et frappe la France à l'hiver 1957-1958. Assez méconnue aujourd'hui, comment cette "crise" s'est-elle traduite à l'époque ? En quoi permet-elle de révéler le fonctionnement et les fragilités de la société française des années 1950' ?

Des étudiants de l’Université du Massachusetts atteints de la grippe asiatique dans une infirmerie d’urgence, États-Unis, le 25 octobre
Des étudiants de l’Université du Massachusetts atteints de la grippe asiatique dans une infirmerie d’urgence, États-Unis, le 25 octobre © Getty / Bettmann / Contributeur

Le XXe siècle a connu trois grandes pandémies, chacune étant liées à chaque fois, car le virus grippal subit un certain nombre de mutations : depuis la grippe espagnole de 1918-1919, en passant par la grippe asiatique de 1957-1958 et la grippe de Hong Kong de 1968-1969. Trois pandémies qu'aborde Jean Lebrun dans La Marche de l'histoire. 

"Une crise" qui a été sous-estimée ?

  • Propagation et symptômes 

La grippe asiatique est une maladie infectieuse due à un virus qui était jusqu'à ces années-là inconnu, et dont la propagation débuta très certainement au Japon ou à Hong Kong au mois d'avril. Les sources divergent. Elle s'est propagée tout au long du printemps 1957 en suivant les routes maritimes de la mer de Chine. Le virus parcourt la Chine, Taiwan, Singapour et Bornéo, il atteint ensuite l'Australie et l'Amérique du Nord avant de frapper véritablement l'Europe au cours de l'été 1957, en même temps que l'Afrique et l'Amérique.

C'est à partir de la rentrée 1957, en septembre et en octobre que la France est frappée à son tour. Nous nous sommes particulièrement appuyés sur les archives du journal "Le Monde" disponibles gratuitement et sur des journaux de l'époque disponibles sur le site de presse de la BNF "Retronews" cataloguant tous les journaux imprimés depuis le XIXe siècle. 

Un article du "Monde" du 17 septembre 1957 nous informe que, d'après les renseignements communiqués par l'OMS "la grippe se traduit par une angine douloureuse, une migraine intense, des nausées, des douleurs musculaires et articulaires (courbatures), une fièvre élevée pouvant aller jusqu'à une semaine". 

  • "Une maladie bénigne sans inquiétudes particulières" 

Cela expliquerait pourquoi ce fléau est si méconnu aujourd'hui. En réalité, si nous comparons à la façon dont nous considérons aujourd'hui une pandémie, nous constatons que si la société française des années 1950 semble avoir été si peu alerte quant à la diffusion de la grippe asiatique, la presse et les témoignages de l'époque tendent à nous montrer que la société ne disposait guère des moyens suffisants pour considérer la pandémie comme une "crise sanitaire". Officiellement, elle semble n'avoir représenté qu'un simple épiphénomène (qui aurait pourtant provoqué de 11 000 à 100 000 morts en France et près de 4 millions dans le monde entier). 

La maladie se caractérise par un nombre élevé de cas mais aussi par sa relative bénignité et son faible taux de mortalité. L'épidémie ne justifie pas d'inquiétude particulière. 

Ce sont les mots prononcés à l'époque par le gouvernement le 17 juin 1957. D'autres recommandations émises par le gouvernement sont relayées par Le Carrefour du 25 septembre 1957 (p3). L'article reflète bien notamment l'esprit dans lequel la société se trouvait face à la grippe asiatique : 

Nous serions tenté de croire que le secrétariat d'État à la Santé publique, dans ses propos, minore la réalité sanitaire du virus grippal. Et que le traitement médiatique semblait particulièrement léger. Il n'en est rien, si ce n'est une certaine forme de fatalisme qui faisait encore partie des moeurs un peu plus de 10 ans après les ravages de la Seconde Guerre mondiale. Et la réalité sociétale qui était celle des années 50.

Depuis le début du XXe siècle, la dernière grande pandémie que la France aie connue à ce moment-là, c'est la "grippe espagnole" qui avait sévi sur fond du terrible bilan humain occasionné en même temps par la Première guerre mondiale. Celle-ci aussi a été, sur le moment, considérée par ses contemporains comme un simple épiphénomène. Il a fallu attendre les importantes avancées techniques, technologiques et scientifiques qui sont venues progressivement jusqu'à nous pour apprendre à mieux appréhender les terribles conséquences de ces fléaux. 

Il est important de bien prendre en compte aussi les avis et les prescriptions du monde médical de l'époque qui ne se trouvaient pas plus alarmés que le corps médiatique et politique. Ceux-ci semblent très peu alarmants au premiers abords et traduisent au contraire l'incapacité du corps médical à pouvoir soigner thérapeutiquement le virus grippal alors inconnu. 

Voici les mots prononcés par un certain professeur André Lemaire, le 05 septembre 1957 : "L'épidémie de grippe peut être un sujet de conversation mais non d'inquiétude, il ne semble pas qu'elle soit grave ni qu'elle impose des mesures de préventions médicales extraordinaires. 

Le tableau clinique de la maladie est tout à fait banal, il est celui de la plus ordinaire des grippes saisonnières et donc bénigne.

Il en ira de même pour l'Académie des Sciences et de médecine par l'intermédiaire d'un de ses membres, un certain Gaston Ramon qui, le 26 septembre 1957, "observe un certain nombre de foyers limités et quelques cas sporadiques de caractère grippal, caractérisant un virus bénin sans commune mesure avec la malignité du fléau grippal d'il y a quarante ans". Cependant, dans un autre article publié dans Le journal du canton d'Aubervilliers (p1 et p2) le 11 octobre 1957, l'Académie "invite à ne pas sous-estimer la maladie" et le professeur Chabrol recommande aux malades "de ne pas sortir trop rapidement de chez eux même si cela va mieux au bout de quelques jours". 

Un manque réel de moyens pour faire face à la pandémie

C'est ce qui explique la raison pour laquelle on n'a jamais pu parler de "crise" qu'à postériori. Car il fallait encore avoir les moyens de (se) sensibiliser, de s'informer et de guérir un peu plus de 40 millions de Français avec des moyens thérapeutiques disponibles. On n'avait pas forcément conscience que ce manque de moyen pouvait présenter plus de risques sanitaires que prévu. Il fallait se résoudre à une forme de fatalité sanitaire : 

  • Pas encore de traitement thérapeutique spécifique

Et pourtant le secteur médical semblait sûr de lui, portant beaucoup d'espoirs, trop peut-être. Car s'il sera souvent répété que l'Institut Pasteur tente de mettre au point un vaccin contre la grippe asiatique qu'il promet dans un court délais, il n'en sera rien car le virus est profondément différent de celui de la grippe connue jusque-là (espagnole) qui était un H1N1. Celui-ci est un virus H2N2 et demande un certain nombre de recherches qui ne seront que véritablement concluantes que dans les années 1970 (comme le rapporte la démographe France Meslé de l'INED dans une étude menée en 2010) après la grippe de Hong Kong où un vaccin est élaboré. Le dernier datant de 1933 mais inefficace contre la grippe asiatique. 

C'est un virus nouveau face auquel la population est en majorité démunie et se trouve bien obligée de se persuader que ce n'est pas si dramatique que cela, se réfugiant dans une forme d'insouciance sanitaire en suivant des médications extrêmement simples faute de mieux. 

Les moyens thérapeutiques étant extrêmement limités voire inexistants pour soigner les malades, les services hospitaliers étaient loin d'être surchargés, c'est la raison pour laquelle, le préfet de la Seine affirmait le 18 octobre 1957 que "la grande majorité des cas sont soignés à domicile par des moyens simples. Dans certaines villes les hôpitaux temporaires qui avaient été préparés n'ont pas été utilisés". 

  • Les moyens de s'informer émergeaient seulement 

Dites-vous que les médias de masse tels que Facebook, Instagram, Twitter, l'information en continue n'existaient pas à l'époque, ce qui change totalement le donne.

Dans une étude menée en 2004, publiée dans la revue Hypothèses via Cairn, l'historienne Isabelle Gaillard affirme qu'en 1957 "50 % seulement des Français peuvent recevoir la télévision". En même temps commencent seulement à se diffuser les transistors pour écouter la radio où on le souhaite. Cette faiblesse des moyens d'information ne manque pas d’avoir un impact sur la sensibilisation à la santé publique. 

Les téléspectateurs représentent 1 % seulement des ménages français en 1954. En 1958 encore, à peine 10 % des foyers sont équipés en téléviseurs. 

Le temps pris par la télévision et la radio dans la vie des Français étant extrêmement limité, les manières de communiquer en général, en plus des manques que nous avons cités plus haut, il est difficile de faire état d'une "crise" dans la conscience des Français. L'information passait essentiellement par la presse écrite. Pourtant le nombre de morts parlent d'eux-mêmes et redonnent plus significativement l'ampleur des ravages qu'elle a causés malgré des réalités qui ont masqué indirectement les conséquences de la maladie. 

  • Difficile de dénombrer le nombres de victimes : de 11 000 à 100 000 morts en France ?

À l'échelle mondiale, l'Organisation mondiale de la santé table entre 1 à 4 millions de morts

Quant à la France, nous pouvons nous rapporter aux études menées par les démographes Louis Henry et Roland Pressat pour l'INED dans la revue Population en 1959. Ils proposent un tableau qui fait état du nombre de morts en France entre 1955 et 1958, et suivant les principales causes de décès. D'après ces chiffres, 528 000 français seraient décédés en 1957 toutes causes confondues, quand la grippe aurait provoqué la mort de 11 899 morts à elle seule

Ces données établies peuvent être rapprochées avec une étude menée par l'institut national de la statistique (INSEE), relayée dans Le Journal du Canton d'Aubervilliers le 10 octobre 1958 (p 4) qui dénombre alors à ce moment-là 11 711 morts de la grippe asiatique : 

Dans une étude plus récente, en 2010, l'historienne France Meslé évoque 20 000 morts, ce qui semble plus vraisemblable si on prend en compte une certaine sous-estimation relative de l'époque. Un certain nombre de décès n'ayant pas forcément été enregistrés sous la rubrique "grippe" mais sous une autre cause de maladie. 

Plus récemment, Patrice Bourdelais, historien et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) rappelait sur RFI que l'épidémie avait fait "25 000 morts en décembre et 6 200 morts à la fin de l’épidémie en janvier 1957". 

Le nombre de morts précis reste encore très incertain et traduit bien la complexité, en histoire, de rassembler les sensibilités d'aujourd'hui à celles d'hier.

Dix ans plus tard, le virus H2N2 a muté. Il s'appelle désormais H3N2. C'est la grippe de Hong Kong en 1969. 

Aller plus loin

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Sources historiques 

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