L'historien Georges Vigarello, spécialiste des représentations du corps, rappelle dans l’émission "Pas son genre" comment la définition virile du masculin s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui. L’occasion de revenir sur les évolutions historiques de ce phénomène dont les effets marquent toujours nos sociétés.

L'homme viril : "cette tradition qui persiste"
L'homme viril : "cette tradition qui persiste" © Getty / Tara Moore

La virilité, qu’est-ce que c’est ?

Si aujourd'hui la distinction entre le masculin et la virilité est naturelle, cela n'a pas toujours été le cas, et le poids de cet antécédent demeure aujourd'hui.

Comme l'explique Georges Vigarello : 

L'idée de la virilité varie en fonction de l'histoire [...] Il y a cette tradition qui persiste : le masculin doit assumer quelque chose qui est de l'ordre du maximum porté par l'Histoire.

En effet, le terme de "virilité" définit - depuis les débuts de l'Histoire - une forme de code culturel ancré dans les mœurs qui prescrit aux hommes, comment ils doivent être en tant qu'hommes. Une forme de perfection masculine à atteindre. 

Dans ses nombreux travaux Georges Vigarello a étudié comment l'Histoire avait traditionnellement conduit l'homme à répondre aux valeurs de courage, d'héroïsme guerrier, de domination, ou encore de puissance sexuelle. Ce sont, en effet, différents modèles de virilité qui, depuis l'Antiquité, se recomposent et conditionnent la masculinité, autant que les rapports hommes/femmes.

Un héritage des siècles passés 

  • La virilité de l’homme antique 

L'idéal viril est convaincu que le citoyen grec tire son prestige de ses qualités physiques, morales et guerrières. L'éducation spartiate, par exemple, est avant tout militaire et une fin en soi. Elle s'efforce de construire par là une identité masculine dominante. Toute manifestation de la douleur relève alors du féminin dont le seul honneur est de donner au monde de vaillants soldats... 

L'homme s'érige en principe, notamment dans le cadre de la pédérastie.

Pourtant, les changements sociétaux ne manquent pas de traverser le modèle grec lui-même : le citoyen grec viril voit ses repaires évoluer par le développement des sciences savantes qui s'imposent parallèlement à l’idée de force mais sans jamais véritablement l’atténuer.

  • Le chevalier, le courtisan fidèles à leur rang

Le chevalier est la grande figure médiévale, entre le Ve et le XVe siècle, incarnant les valeurs viriles au détriment du soldat lambda. Il donne naissance à une nouvelle élite guerrière

Le viril masculin du chevalier médiéval est l'affrontement corps contre corps, face contre face, force contre force

Lui aussi évolue, s'affranchit de la seule valeur militaire pour s'ouvrir à un art chevaleresque, un romantisme médiéval où la courtoisie est de mise. Toutefois, si la virilité médiévale semble s'adoucir, c'est uniquement parce que le chevalier y puise une nouvelle source de domination

La représentation de deux chevaliers en plein tournoi chevaleresque, au Moyen Âge
La représentation de deux chevaliers en plein tournoi chevaleresque, au Moyen Âge © AFP / LEEMAGE

Le modèle de virilité est essentiellement incarné par les plus nobles grâce à leur rang, au détriment des hommes de conditions modestes vassalisés par une société hiérarchisée et auxquels sont imposées ces valeurs viriles.

Le chevalier devient courtisan, du XVIe au XVIIIe siècle, en mêlant la force aux bonnes manières de la vie de cour : il cultive la prestance, à l'élégance mais... virile. Les plus nostalgiques déplorent le recul de la force au profit de l'affinement des mœurs. Mais le viril demeure encore.

  • Dernier baroud d'honneur avant la modernité

Pour se défendre, la Révolution de 1789 réduit les associations révolutionnaires féminines et fait appel à un héritage virilisé bien connu : la guerre...

Les valeurs de courage, d’héroïsme, de sacrifice, d'honneur, de militarisation des consciences, d'autorité masculine resteront ancrées dans l'esprit des hommes jusqu'au début du XXe siècle, comme les principes virils fondamentaux. 

  • Du XXe siècle à aujourd'hui : Féminisme et recul du viril

C'est à partir du début du XXe siècle que la disparition progressive des valeurs traditionnelles qui conditionnaient jusqu'alors la masculinité, permettent de repenser les rapports hommes/femmes, de remettre en question la virilité triomphante et de donner naissance au féminisme

Le combat pour l'égalité hommes/femmes, la reconnaissance et la défense des droits des femmes, la montée considérable du travail féminin a permis un grandissement de l'autonomisation et de la libéralisation féminine. Le salariat a immensément changé de choses. 

Vers la disparition du masculin viril ? 

Toutefois, même si de nombreux hommes conçoivent leur masculinité indépendamment de toute construction virile, et si les représentations anciennes sont aujourd'hui risibles, ces comportements et ces stéréotypes persistent toujours

Comme l'explique Georges Vigarello : 

« Le recul de la virilisation du masculin a entraîné une crise passionnelle de la part du masculin, une crainte d'être dépossédé de ce que la tradition lui donnait [...] Cette peur constante que l'homme soit dévalorisé par rapport à la femme a en quelque sorte été réactivée par le phénomène MeToo. L’affirmation féministe crée de l’angoisse au niveau du repaire masculin, mais permet surtout de réinventer les choses »

L'historien ajoute que « l'affirmation féminine est loin d'être allée au bout de son chemin ; l'égalité continuera de grandir et le mot de virilité perdra un jour son sens ».  

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - "Pas son genre" présentée par Giulia Foïs

La fabrique du masculin

📖 LIRE - Histoire de la virilité - Tome 1 : l'invention de la virilité, de l'Antiquité aux Lumières, par Georges Vigarello, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine

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