Où "le crétin" puise-t-il ses origines ? Le terme a-t-il toujours servi des intentions injurieuses ? Tentons de mieux comprendre comment a évolué la figure du crétin depuis le XIXe siècle, d'après les propos et les travaux de recherche de l'historien Antoine de Baecque, invité de l'émission Grand bien vous fasse...

Portrait (gravure) d'une personne atteinte de crétinisme, fin XIXe siècle
Portrait (gravure) d'une personne atteinte de crétinisme, fin XIXe siècle © AFP / LEEMAGE

Un héritage du " crétinisme Alpin" issu du XIXe siècle ? 

Comme l'affirme Antoine de Baecque, le crétin trouve son origine de manière pathologique. Il s'agit d'un dérèglement de la glande thyroïde lié à une carence en iode". 

Bien que son étymologie finale ne soit pas certaine, le terme de "crétin" renverrait, en premier lieu, à une personne victime d'une maladie qui se serait développée dans les régions montagneuses reculées, tout particulièrement dans les Alpes. Bien que sa datation soit imprécise, le sens médical qu'on lui a prêté apparaît en 1754, dans l'Encyclopédie de Diderot et figure notamment dans le dictionnaire de l'Académie française de 1835 où le crétin semble déjà désigner "une personne entendue comme stupide". Toutefois, on peut constater que le XIXe siècle a largement contribué à populariser "le crétin" en tant qu'insulte telle que nous la comprenons aujourd'hui. 

C'est véritablement au XIXe siècle que le crétin devient un phénomène si mystérieux qu'il exacerbera le monde de la recherche scientifique et l'imaginaire populaire. Au milieu du XIXe siècle, selon Antoine de Baecque, "il existe en France, environ 20 000 crétins et 100 000 goitreux dans l'ensemble des régions montagneuses", ce qui donne naissance au terme de "crétinisme alpin". 

_"Il ajoute que "dans ces nombreux récits de voyages surgissent des descriptions qui les comparent à des monstres. Les écrivains décrivent un être dont la croissance est arrêtée, marquée par un goitre, une toute petite taille, un visage ridé, une pathologie lourde, étant mentalement très arriéré"._

En effet, les médecins de l'époque (Jean-Armand Chabrand, Bernard Niepce, Vincent Seux...) décrivent des êtres en état de dégénérescence physique et mentale qui se révèle souvent par la présence d'un "goitre", terme qui sert à désigner celle ou celui qui est atteint d'une affection de la glande thyroïde, et qui grossit toute la zone du menton (ce qui ne semble pas systématique). Ils identifient des personnes ayant un esprit infantile perpétuel. Nombreux disent qu'ils sont sourds, muets, imbéciles, paresseux, insensibles... Il y a une profusion des descriptions physiques et morales, et des différentes mentions à leur égard. 

Bernard Niepce. Traité du goitre et du crétinisme. 1851
Bernard Niepce. Traité du goitre et du crétinisme. 1851 / Bibliothèque Nationale de France - Gallica

Antoine de Baecque précise "qu'il s'agit d'une maladie devenue curable par la diffusion de sel iodé". Il faut dire que le crétinisme alpin suscite un tel mystère social qu'il devient l'objet de nombreuses études médicales au cours du XIXe siècle, avançant tout à chacun une pluralité de causes et de diagnostics tels que "le climat en zone montagneuse", "la mauvaise qualité des eaux et des sols", et préconisent aussi et surtout "l'insuffisance de l'ioduration de ces milieux extrêmement reculés". De nombreuses thérapies sont ainsi prescrites : assainissement du milieu, des eaux, une amélioration de l'hygiène personnelle de la population habitante, une plus grande vigilance en matière d'alimentation, et un traitement médical par des substances iodées...

On pensait que c'était quelqu’un d'arriéré, que l'on pouvait éduquer, c'est pourquoi ils ont été enfermés dans des asiles...

Comme le souligne Antoine de Baecque, c'est un phénomène qui produit de nombreuses enquêtes de terrain, et le déplacement fréquent de milliers de crétins dans des écoles spécialisées. "Sauf que le crétin, précise l'historien, à cette force d'inertie, il est lui-même, il ne peut pas être autrement et cela en fait une grande victime pour tous ceux qui ont voulu le changer..."

Les crétins deviennent les sujets d'expériences répétées qui contribuent à en faire des victimes tant ils sont stigmatisés par leur anormalité. D'autant plus que finalement aucun médecin ne parvient à guérir le moindre crétin. Il faut attendre l’introduction du sel iodé, au début du XXe siècle pour mettre fin à l’un des plus grands débats médicaux du XIXe siècle.

Le crétin comme critique de la société moderne

L'imaginaire s'est emparé du crétin pour en faire une sorte de "fierté crétine" au milieu du XIXe siècle.

Antoine de Baecque explique que le crétin, à cette époque, est renvoyé à une sorte d’être qui, par son innocence, est relié à la tradition et incarne, pour beaucoup, la meilleure réponse possible face au modernisme. Le crétin serait un être anti-moderne malgré lui pour beaucoup d'écrivains romantiques. Il gagne l'univers littéraire, politique et idéologique pour marquer une certaine inadaptation au progrès de la société. Le crétin devient une sorte de métaphore.

Le passage du crétin des Alpes au crétin normal est un passage assez marqué dans les années 1920, pour dénigrer le personnel politique au pouvoir.

Le crétin n’est plus seulement qualifié par son aspect pathologique et resurgit bientôt dans l’imaginaire sous d'autres aspects. Le crétin finit par quitter sa sémantique médicale pour désigner aussi bien un non-crétin. Cela s’accroît dans les années d'après guerre, durant les années 1920, dans le contexte d’une société qui s’industrialise. Le crétin se généralise dans le discours. Au crétin des voyageurs et des médecins succède le type social romantique associé à l’abrutissement provoqué par l’apparition des machines : l’homme moderne est vite apparenté au néo-crétin. 

En plus du sens hérité des crétins des Alpes, le mot "crétin" tel qu'il est entendu aujourd'hui, comme une insulte généralisée et souvent familière existe déjà au XIXe siècle au même moment : le Dictionnaire de l'Académie française de 1835 en témoigne. Reste que le XIXe siècle a largement contribué à populariser et normaliser le "crétin" comme invective courante, tel que "le con" ou "la conne"

Dictionnaire de l'Académie française. Tome 1. 1835
Dictionnaire de l'Académie française. Tome 1. 1835 / Bibliothèque Nationale de France - Gallica

Aller plus loin

🎧 ÉCOUTER - Qu'est-ce que la connerie ? Émission de Grand Bien vous fasse

📖 LIRE - Antoine de Baecque, Histoire des Crétins des Alpes, La Librairie Vuibert, 2018

📖 LIRE - Jean-François Marmion (dir), Psychologie de la Connerie, Sciences Humaines, 2019

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.