Revenons au temps de la conquête du Far-West, quand les colons voulaient acheter leurs terres aux Indiens d'Amérique. L'un d'eux, le chef Seattle, prononce en 1854 un discours tellement éloquent qu'il va rentrer dans l'Histoire. Mais à y regarder de plus près, il semble qu’une brumeuse controverse entoure ce discours…

Rencontre entre amérindiens et colons. Peinture de Charles Schreyvogel (1861-1912) : "Le général Custer communique ses conditions aux Natifs Amérindiens."
Rencontre entre amérindiens et colons. Peinture de Charles Schreyvogel (1861-1912) : "Le général Custer communique ses conditions aux Natifs Amérindiens." © Getty / DEA PICTURE LIBRARY

Au micro d'Augustin Trapenard sur France Inter, l'actrice Cécile de France a eu carte blanche : quelques minutes de liberté à l'antenne pour citer une oeuvre ou un artiste de son choix. Elle a choisi un extrait du discours du chef amérindien Seattle, en 1854, après que le gouvernement américain lui ait proposé d’abandonner ses terres au peuple blanc :

[L'homme blanc] traite sa mère la terre, et son frère le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre, comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui d’un désert. […] La Terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la Terre.

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La Carte Blanche de Cécile de France dans Boomerang - 10 septembre 2018

Mais à y regarder de plus près, il semble qu’une brumeuse controverse entoure ce discours... Pas si étonnant en même temps : comment rendre compte, à la lettre, d’une réponse orale apportée en 1854 ?

Qui était le chef Seattle ?

Le chef Seattle (1786-1866) était un chef amérindien. Il n’était pas devenu chef par filiation, mais par ses capacités de chef de guerre et son éloquence. Ses talents de négociateurs l’ont amené à coopérer avec les colons, il se convertit même à la religion catholique en 1848 et devint en 1854 le porte-parole des négociations avec le gouvernement américain

Seattle (ou Sealth ou encore Seathl) a négocié plusieurs traités de paix, notamment en leur cédant des terres. C'est en son honneur que la ville de Seattle, dans le Nord-Ouest des États-Unis, porte son nom.

Ce discours de 1854 est-il un faux ?

À cette époque, les États-Unis sont gouvernés par Franklin Pierce, leur 14ème président. Ce dernier a comme projet d’acheter près d’un million d’hectares de territoire aux peuples amérindiens. Et c’est lors de ces négociations pour l’achat des terres ancestrales indiennes, en janvier 1854, qu'aurait été prononcé le fameux discours du chef Seattle.

Problème : son authenticité est très douteuse. Et pour cause : il n’y a pas eu de retranscription écrite lors de la rencontre entre le chef amérindien et le chargé d’Affaires indiennes. 

Néanmoins, on trouve bien une trace écrite des paroles du chef Seattle, dans le journal Seattle Sunday Star... Mais 32 ans plus tard. Le journal a publié une "retranscription" du discours signée de la main du Dr Henry Smith, qui était physiquement présent lors de la rencontre. Mais cette version écrite n'est donc qu'une version inexacte et biaisée du discours du chef, basée sur des souvenirs subjectifs. Les archives nationales américaines reconnaissent elles-mêmes que le style du texte du Dr Smith est très "victorien" et qu’il est peu probable qu’il concorde avec la manière dont le chef Seattle s'exprimait.

Si on va encore plus loin, on peut aussi rappeler que le chef amérindien ne parlait pas l’anglais et discourait plutôt en "lushootseed", dialecte qui était lui-même traduit en "jargon chinook" avant d’être traduit une nouvelle fois en anglais. La pertinence de la transcription des pensées du chef Seattle dépendait des compétences des traducteurs, qui pouvaient y ajouter aussi leur touche stylistique personnelle.

Des paroles qui résonnent encore aujourd'hui

Mais au fond, peu importe la forme du discours du chef Seattle : s’il a autant marqué les esprits, c’est pour le message qu’il véhicule

Un message qui est toujours d’actualité un siècle plus tard. Parce qu'il dénonce les exactions commises par les colons sur les Amérindiens. Mais aussi, et c'est d'autant plus d'actualité aujourd'hui, parce qu'il dénonce plus globalement la responsabilité humaine dans la destruction de l'environnement.

Depuis une cinquantaine d'années, on cite ce discours régulièrement aux USA :

• Le 22 avril 1970, pour le tout premier "Jour de la Terre", un professeur de littérature en université, William Arrowsmith, s’inspire de la transcription du Dr Smith et récite le discours du chef Seattle en public. La force du discours se propage comme une traînée de poudre. Il se place exactement en résonance avec une Amérique qui s’interroge sur ses valeurs, qui voit son propre modèle contesté par le courant hippie / écolo et des générations lassées par la guerre du Vietnam qui s’enlise. Le discours est récité depuis, dans plusieurs villes américaines, chaque "Jour de la Terre".

Ted Perry produit en 1971 un documentaire sur l'écologie pour la chaîne ABC, dans lequel il cite lui aussi les propos du chef Seattle.

• Le discours fait l’objet d’un livre de littérature jeunesse (Brother Eagle, Sister Sky : A Message from Chief Seattle, 1991) très connu des adolescents américains

• Il est également repris par Al Gore dans son livre Sauver la planète Terre : l’écologie et l’esprit humain en 1992

• Le discours est également affiché dans certaines réserves amérindiennes aujourd'hui

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Seattle (1786-1866), chef de six tribus indiennes établies dans l'actuel État de Washington, dont les Dumawish et Suquamish (photographié en 1864).
Seattle (1786-1866), chef de six tribus indiennes établies dans l'actuel État de Washington, dont les Dumawish et Suquamish (photographié en 1864). / L.B. Franklin "Sammis", Museum of History and Industry, Seattle

L'extrait du discours de Seattle choisi par Cécile de France 

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère mais son ennemi, et lorsqu’il l'a conquise, il va plus loin.

Il traite sa mère la terre, et son frère le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre, comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui d’un désert.

Je ne sais pas, nos mœurs sont différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal aux yeux de l’homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l’homme rouge est sauvage et ne comprend pas. Nous considérerons donc votre offre d’acheter notre terre, mais si nous décidons de l’accepter j’émettrais une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de ces terres comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur les prairies, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et je ne comprends pas que le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit, car ce qui arrive aux bêtes arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent. Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Toutes choses se tiennent, comme le sang qui unit une même famille, toutes choses se tiennent. Tout ce qui arrive à la Terre, arrive au fils de la Terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie, il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même. »

Aller plus loin

Retrouvez l'interview de Cécile de France dans son intégralité, dans Boomerang

L'article de L'Express sur le discours du chef Seattle

L'article de Contrepoints sur le même sujet

L'article de Seattle Times sur le même sujet

Sur le site des Archives Nationales américaines

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