Depuis quand la gourmandise est-elle un péché ? Pourquoi est-elle associée aux femmes ? Découvrez les réponses d’un historien dans l’émission "Grand bien vous fasse" d’Ali Rebeihi.

Une histoire de la gourmandise
Une histoire de la gourmandise © Getty / Peter Dazeley

Si l’Eglise a condamné dès l’origine la gourmandise, elle est à l’origine de la diffusion de douceurs tentatrices grâce à ses communautés monastiques…  L’historien Florent Quellier, spécialiste de l'Alimentation nous raconte l’histoire de ce péché capital.

Florent Quellier : "Le péché de gourmandise apparaît au tout début du christianisme, au IIIe siècle, dans des communautés monastiques orientales. L'objectif de l’Eglise était de contraindre le ventre, le bas-ventre, et l'estomac pour lutter contre tout ce qui peut empêcher l'élévation de l'âme vers Dieu, et notamment la gourmandise, qui va être utilisée par le diable pour tenter les moines."

Ali Rebeihi : Depuis quand la gourmandise est-elle un vice ?

Florent Quellier : "Depuis la fin du VIe siècle et la codification des sept péchés capitaux pour l'Occident chrétien dans un livre majeur, Le commentaire moral du livre de Job. Le pape Grégoire le Grand y définit ce qu'est la gourmandise : manger hors des repas ou anticiper l’heure des repas… Il fait notamment référence aux moines qui doivent manger et boire pour répondre seulement à leurs besoins physiologiques : en consommant avec avidité ou en recherchant des préparations trop soignées, ils s’éloigneraient de la place qui leur est dévolue dans la société."

Mais l'Eglise contribue à la diffusion de produits gourmands

Pourquoi entre le XVIe et XVIIIe siècle, les monastères développent-ils un savoir-faire assez exceptionnel dans la production de fruits, de légumes, de friandises sucrées ou salées, de fromage, de bière, de vin, de liqueur ? 

FQ : "Dans la logique monastique, il doit y avoir une autoproduction et du travail manuel. Donc, dans les communautés religieuses, va se développer une production de produits réputés, et notamment gourmands, autour du verger, de la bière et du fromage. Et ça fait partie également d'un imaginaire monastique que nous allons avoir encore au XXe siècle. "

Quel est le produit le plus gourmand que l’Eglise a largement contribué à diffuser ? 

FQ : "Le chocolat est découvert par les Espagnols lors de la conquête de l'Amérique centrale, à partir des années 1520. Les colons vont avoir l'idée de sucrer le chocolat grâce à la canne à sucre qui a également été implantée en Amérique par les Espagnols et des Portugais. Et le chocolat va arriver en Europe, notamment par le biais des communautés monastiques et se diffuser depuis l'Espagne au XVIe puis au XVIIe siècles, en Italie, en France, en Autriche."

Un péché lié aux femmes et aux enfants

Pourquoi les femmes sont-elles associées à la gourmandise ? 

FQ :_"_Les femmes sont associées au péché capital de gourmandise dès l'origine. Quand l'Eglise a essayé de justifier l'existence de ce péché capital dans la Bible, les théologiens médiévaux se sont appuyés sur le péché originel, qui n'est pas un péché de gourmandise, mais de désobéissance et d'orgueil. Il est symbolisé par la pomme donnée à Adam par Ève. 

Dès l’origine il y a cette image très forte entre la gourmandise et les femmes. Et la gourmandise des femmes est associée à la sexualité et à la luxure, puisqu’elles sont liées pour l'Église. Une idée qui conforte le discours de la faiblesse congénitale des femmes. Rappelons-le : selon l’Ancien Testament, elles ont été créées à partir de l'homme, et sont inférieures à lui.

Le discours gastronomique français est plutôt défavorable au sucre. Il est toujours considéré comme une friandise et il ne concernerait que les femmes et les enfants puisque c’est un goût inné qui ne demande pas d’apprentissage. Au contraire de l’amer qui ne pourrait relever que du masculin. 

Les figures des gastronomes en France sont obligatoirement masculines : pour Grimod de La Reynière, ou Brillat-Savarin, le sérieux, c'est le salé. C'est là que l’on va utiliser les bons mots, le bon vocabulaire pour parler de la noblesse des produits."

Pourquoi la gourmandise est-elle considérée comme un défaut naturel des enfants ?

FQ : "L’Idée, c'est vraiment d'essayer de contrôler le corps et de dresser l'enfant. L'objectif n'est pas de condamner le plaisir alimentaire, considéré comme sain, puisque voulu par Dieu pour pousser l'homme à s'alimenter et, donc, répondre à l'injonction biblique : « croissez, multipliez ». 

Mais il faut essayer de contrôler ce plaisir gourmand. Cela passe par l'éducation : la discipline des horaires, c'est à dire qu'on mange à un instant précis et défini. On ne mange pas parce qu'on a faim, mais parce que c'est l'heure de manger. C’est une façon de montrer qu'on n'est pas victime de son ventre. 

Les bonnes manières de table vont se retrouver dans les traités d'éducation. Du XIIe siècle, jusqu'au XIXe, on a cette littérature qui va développer les règles de bonne conduite lors des repas afin de bien dresser les comportements des enfants. 

La gourmandise des enfants conduit au péché de paresse au XVIIIe et au XIXe siècle. De nombreux contes moralisateurs mettent en scène des enfants gloutons. C'est une littérature assez culpabilisante qui va connaître son heure de gloire au XIXe siècle avec, par exemple, les livres de la comtesse de Ségur, où on punit les enfants gourmands. Les traités d'éducation du XVIIe et XVIIIe siècle contiennent des débats pour savoir si l’on doit récompenser ou pas un enfant avec de l'alimentation parce que dans le plaisir gourmand, il y a l’idée de récompense." 

Aujourd'hui le discours médical a pris le relais

Quid de la gourmandise aujourd’hui ? 

FQ : "Le péché de gourmandise a été laïcisé dans le sens où si vous prenez les sept péchés capitaux aujourd’hui dans notre société largement déchristianisée, le seul qui est toujours culpabilisant, c’est la gourmandise ! La sexualité entre adultes consentants, pas de problème. Mais pour la gourmandise, un discours médical a pris le relais de l’église. Il explique qu’il ne faut pas manger ni trop salé, ni trop gras… Le discours du XXIe siècle est beaucoup plus culpabilisant que celui de l’Eglise ! 

Mais il y a des résistances. La gourmandise peut être reliée aux produits du terroir, au patrimoine, à une forme de culture, donc à quelque chose de positif. Elle peut aussi être associée à l’idée d’une politesse, d’un art de vivre à la française, d’une joie de vivre où apprécier des produits est synonyme de convivialité…

C’est essentiel puisque dans l’acte alimentaire il y  a deux motivations qui jouent : la réponse aux besoins physiologiques, et le plaisir attaché aux goûts des aliments et à leur imaginaire." 

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