La préhistoire était-elle sexiste ? Les femmes étaient-elles déjà victimes d'un rapport de domination ? Au micro de Claire Servajean, la préhistorienne du genre Marylène Patou-Mathis déconstruit le mythe d'une femme assujettie par des normes pré-patriarcales et redonne toute leur visibilité aux femmes préhistoriques.

Reproduction d’une femme de Néandertal ayant très certainement occupé les grottes des Asturies (Espagne) Musée archéologique national de Madrid
Reproduction d’une femme de Néandertal ayant très certainement occupé les grottes des Asturies (Espagne) Musée archéologique national de Madrid © Getty / Cristina Arias / Contributeur

Si l'on se réfère à ce que les spécialistes anthropologues, archéologues, préhistoriens ont pu dire et écrire depuis le milieu du XIXe siècle, on peut avoir tendance à penser que, durant la préhistoire, la femme aurait été malmenée, déjà, par un certain patriarcat primitif, une vie nomade au cours de laquelle seul l'homme aurait été à la manœuvre pour donner naissance aux premiers facteurs de civilisation. Eh bien effacez tout : aucune preuve n'existerait pour justifier que les sociétés préhistoriques aient cultivé un antécédant sexiste. C'est ce qu'est venu expliquer la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, dans l'émission Une semaine en France. Elle s'attache depuis longtemps à étudier l'histoire de la visibilité des femmes, de leur sororité et voici comment, en préambule de son dernier ouvrage, elle résume ce qu'il pouvait en être en réalité : 

Les femmes préhistoriques ne passaient pas leur temps à balayer la grotte en attendant que monsieur rentre de la chasse avec son gourdin.

Une fausse image qui tend à réduire la femme préhistorique 

Un héritage des représentations établies au début de l'étude de la préhistoire, dans un XIXe siècle encore très puritain, patriarcal et fortement emprunt de sexisme scientifique.  

Marylène Patou-Mathis : "Il faut se remettre dans le contexte dans lequel s'inscrit la naissance de la discipline de la préhistoire, qui se situe vers 1860, au milieu du XIXe siècle, en Europe occidentale. La société, à cette période-là, est très masculine et patriarcale. Il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que quelques archéologues s'y intéressent, mais très sommairement. C'est à partir de 1950 seulement que les préhistoriennes vont commencer à faire valoir quelques travaux. La préhistoire est elle aussi victime d'un processus qui a fait que les préhistoriens de l'époque ont longtemps calé leur mode de société, leurs structures sociales sur la vie même des hommes préhistoriques. Un schéma d'idées et de représentations reportées sur nos ancêtres préhistoriques. 

Le fait est que la préhistoire suscite beaucoup d'imagination, d'illustrations, qui pénètrent dans l'esprit de tout un chacun, et va rester dans l'imaginaire. Aujourd'hui toujours, beaucoup conservent la vision d'une période terrible, où la préhistoire est une époque qui voit l'existence de nombreuses bêtes monstrueuses. Période pendant laquelle on pense de manière stéréotypée que la femme serait tirée par les cheveux par l'homme avec son gourdin. 

Ce n'était absolument pas le cas. Cette vision duale sous-entendant une discrimination primitive de l'homme sur la femme est une vision tout à fait imaginaire.

On a, dès le départ, quelque chose qui repose sur beaucoup de présupposés. D'ailleurs pour qualifier les populations on parle encore de "l'homme préhistorique"." 

Le développement des outils de recherche au service de la réalité préhistorique 

Marylène Patou-Mathis : "Grâce aux outils de recherche et des moyens d'investigation archéologiques plus importants, tels que la biogéochimique qui consiste à en apprendre un peu plus sur l'alimentation, mais aussi l'étude de l'ADN fossile, on s'aperçoit que l'home n'était pas forcément au centre de tout. 

Avant, on associait souvent le matériel, des armes de chasse à l'homme car, forcément, avec les représentations qui ont persisté jusqu'à aujourd'hui, cela servait à identifier un squelette masculin. Grâce à l'ADN fossile, on a pu voir que ce n'était pas toujours le cas. 

Même chose pour l'exhumation des gros squelettes bien robustes, dont on disait que c'étaient des hommes. On a également mis en évidence que ce n'était pas toujours le cas. Un homme de Cro-Magnon, par exemple, est devenu la dame de Cro-Magnon". 

On dispose maintenant de moyens d'investigation plus performants pour essayer de faire le moins d'erreurs possible.

Néandertal n'était pas une brute épaisse

Marylène Patou-Mathis : "Ni Néandertal, ni nos ancêtres directs, qu'on appelle gentiment les Cro-Magnon. À cette période-là, celle du Paléolithique qui s'étend à il y a 6 millions d'années jusqu'à il y a 10 000 ans, nous sommes encore des chasseurs-cueilleurs nomades. La domestication des plantes et des animaux n'est pas encore d'actualité, ce sera le Néolithique. 

Il y a donc, au Paléolithique, plusieurs humanités. Entre les Néandertaliens et nos ancêtres directs, homo Sapiens Sapiens, les premiers hommes modernes, on constate beaucoup de sociétés différentes, avec des traditions culturelles profondément différentes déjà à l'époque". 

On parle de sociétés préhistoriques et non pas d'une seule préhistoire.

Les sépultures et l'art révèlent une forte emprunte féminine 

Marylène Patou-Mathis : "Si on s'intéresse aux sépultures durant cette période, et aux différences de mobilier, d'objets, potentielles avec les hommes et les femmes, on s'aperçoit qu'il n'y en a pas. Les travaux de recherches menées grâce à la biochimie démontrent qu'il n'y a pas de différence, pareil pour ce qui concerne l'alimentation, il n'y a pas une alimentation plus carnée et plus protéinée pour les hommes que pour les femmes

Du point de vue de l'art rupestre et pariétal, au sein des nombreuses grottes préhistoriques, l'essentiel des représentations humaines est féminin". 

On a une représentation artistique d'un monde où la femme n'est pas du tout considérée comme inférieure. On a une société plus équilibrée.

Au Néolithique, tout change avec la sédentarité et la naissance de l'économie de production

Marylène Patou-Mathis : "Il faut bien constater que ça n'a pas perduré dans beaucoup de sociétés ce système d'équilibre… On voit de profonds changements s'opérer avec la période qui suit, le Néolithique. Petit à petit, une hiérarchie s'installe et, même si la femme n'est pas encore trop différenciée de l'homme, on note une première différenciation d'ordre socio-économique avec l'apparition de tombes de riches et de tombes de pauvres. 

On a un changement radical de société, un changement d'économie liée à l'invention de l'agriculture, la manière de penser l'espace et de l'occuper. On s'affranchit de notre condition de chasseurs-cueilleurs, de prédateurs de la nature, pour devenir des producteurs". 

Le système social entre individus change, jusqu'à ce que, à un moment donné, cela touche les femmes. Probablement par la nécessité de transmission et de gestion des biens qui sont plutôt gérés par les hommes.

Attention à ne pas reporter les rapports d'inégalités femmes/hommes actuels à la réalité des sociétés préhistoriques 

Marylène Patou-Mathis : "Les choses évoluent. L'archéologie du genre n'est pas une discipline uniforme. Apparue dans les années 1970, elle est en train de révolutionner le regard qu'on a sur cette époque. 

Mais il ne faut pas tomber dans le défaut inverse qui consisterait à calquer notre vision féministe actuelle sur cette époque-là.

Certaines grandes penseuses et écrivaines, comme Françoise Héritier ou des philosophes comme Simone de Beauvoir ont pu se tromper en interprétant cet état de fait. 

Certaines féministes sont tombées dans le panneau en faisant de la femme préhistorique une victime.

C'est ce qu'on appelle un biais méthodologique car on tente de rapprocher deux mondes vraiment différents, des sociétés différentes avec un rapport à la nature différent. C'est une erreur de vouloir absolument calquer notre mode de vie à une autre conception du monde, des relations entre les uns et les autres, et de contribuer à véhiculer une notion du genre très binaire, très séparée, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, de vouloir absolument que, dans ces temps lointains, c'eut été la même chose. 

Ce lien qui consiste à renvoyer une dualité aux origines, est quelque chose qui est apparu au fil du temps. Il ne faut pas essentialiser et penser que toute la société sur cette Terre avait eu, pendant des millénaires, les mêmes structures. Ce n'est pas vrai du point de vue de la diversité des sociétés humaines et de leur mode de vie. 

Cette vision stéréotypée d'une préhistoire pré-sexiste peut être le fruit d'une vision européo-centrée de laquelle il faut essayer de se dégager.

Mais il est extrêmement difficile de s'extraire de notre société, de notre propre histoire pour penser celles d'hier. Quand on ignore ce qui a pu se passer, il faut laisser le doute s'installer, au risque de catégoriser et d'accroitre davantage aujourd'hui les différences hommes/femmes en les attachant à des origines bien plus égalitaires au contraire que les nôtres".

Nous n'avons aucune preuve archéologique pour avancer qu'une telle différenciation avait eu lieu.

Les femmes préhistoriques bien plus fortes qu'on ne le pense

Et pour preuve, elles chassaient, elles étaient robustes, musclées : 

Marylène Patou-Mathis : "Elles deviennent aussi agricultrices et on a beaucoup d'exemples de femmes très robustes, très liées à l'agriculture, du labourage, jusqu'au broyage des grains. 

Aucune preuve archéologique ne peut attester que les femmes ne chassaient pas. Aucune preuve qu'un seul et même système de représentation régissait les rapports femmes/hommes 

Il est important d'ouvrir le champ des possibles. De là à dire que les femmes faisaient absolument tout. Non bien sûr. Mais il faut penser que, dans certaines sociétés ancestrales, elles devaient chasser. Quand dans d'autres, elles se consacraient plutôt à la cueillette". 

Une espèce de présupposée veut penser que les femmes ne sont pas allées à l'intérieur des grottes et, pourtant, il y a eu, ces dernières années, beaucoup d'exemples qui ont montré que les fameuses mains qu'on retrouvait sur les parois étaient aussi féminines. 

Comme dans l'imaginaire, on pense immédiatement que ceux qui ont inventé l'outil, la maîtrise du feu, l'art, étaient des hommes, on contribue à minorer et réduire le grand rôle qu'a pu avoir les femmes à l'époque.

Aller plus loin

📖 LIRE - Marylène Patou-Mathis : L'homme préhistorique est aussi une femme (Allary Editions)

🎧 RÉÉCOUTER - Une Semaine en France : Marylène Patou-Mathis, préhistorienne et archéologue du genre