Historienne et philosophe, spécialiste de la Révolution et observatrice avisée de son époque, Mona Ozouf publie "Portrait d’une historienne". Elle était l’invitée de l’émission "Boomerang" d’Augustin Trapenard. L’occasion de parler cahiers de doléance, Gilets jaunes, sentiment national, Révolution française et école.

Manifestation de Gilets jaunes le 23 mars à Paris
Manifestation de Gilets jaunes le 23 mars à Paris © Maxppp / Jeremias Gonzalez

Que sont devenus nos cahiers de doléance ? 

Mona Ozouf : "Ce sont des trésors d’information ; c’est la première consultation publique de l’Ancien Régime. Ces textes axés sur le besoin vital veulent dire : « Nous n'en pouvons plus, nous n’y arrivons plus ». 

Une énorme différence avec aujourd’hui, c’est l’adresse presque effusive au Roi, et la reconnaissance vis-à-vis du Roi qui donne la possibilité de s’exprimer. Aujourd’hui, on ne trouve pas d’accent effusif envers Emmanuel Macron.

Mais on retrouve des similitudes avec aujourd’hui : la demande d’un chemin vicinal, une demande de transport plus facile… Et aussi le sentiment de mépris, de ne pas être représenté par ses représentants : dans l’Ancien régime, on parlait de cascade de mépris du plus haut degrés au plus bas. La force de l’humiliation ! Je pense que chacun de nous a un souvenir d’une humiliation sur un détail très menu mais qui continue de nous habiter."

Notre démocratie est-elle en crise ? 

Mona Ozouf : "Oui, parce que désormais, tout élu est au bout de quelques mois victime d’un "bashing" comme on dit aujourd’hui qui peut être différent de ton mais qui se produit de toutes les manières. Nous vivons dans un monde de la défiance contrairement à l’Ancien Régime." 

Le mouvement des Gilets jaunes : est-ce une révolution ? 

Mona Ozouf : "Non parce que pour une révolution, il faut un projet, un récit, un rêve de société qui n’existe pas. J’ai regardé la diffusion du débat entre les intellectuels et Emmanuel Macron. J’ai été frappée par l’extraordinaire dénivellation entre la complication des problèmes abordés par les économistes, par exemple, comparée au caractère élémentaire des gilets jaunes. Comment combler cet écart-là ?" 

Assiste-t-on à une crise de l’imagination ? 

Mona Ozouf : "Oui, car l’imagination n’est pas à l’aise dans un monde peuplé d’images." 

Qu'est-ce qu' « être français » ? 

Mona Ozouf : "Pour chacun de nous, la possibilité de dire : « Nous les Français » ou « Nous les Bretons », ou « Nous les Auvergnats »… C’est la possibilité de se sentir un collectif. Et c’est un sentiment en crise. Il s’agit même de savoir si ce sentiment existe encore. 

Je suis un peu triste quand je relis ce texte en forme de préface du livre que je publie sur mes écrits. Je suis un peu gênée d’avoir fini sur une note ironique, venue de la bouffée d’optimisme qui m’est venue après les attentats de janvier 2015 en participant à cette manifestation, la plus grande de notre histoire. Je me disais que cette manifestation disait de la France qu’elle était une patrie littéraire, celle de la liberté d’expression, du crédit porté à l’expression. Une foule qui brandissait des crayons et non des armes, une manifestation qui venait après l’attaque d’une rédaction, celle de Charlie Hebdo. Cela disait quelque chose de l’attachement séculaire de la France à ses écrivains, aux gens qui prennent la parole, aux gens qui s’expriment etc…"

Pourquoi être Français, ce n’est plus porteur de promesses ou de rêves ?

Mona Ozouf : "Il peut l’être encore, on le voit dans cet épisode des gilets jaunes, mais passer de cet épisode de confiance retrouvée dans les ressources de la Nation (les manifestations après l’attentat de Charlie Hebdo) à notre société actuelle, aux épisodes actuels qui nous hantent et passent en boucle dans les médias. On voit bien qu’on est descendu de quelques échelons. J’ai été trop optimiste."

Quel rôle a joué l’école dans votre vie ? 

Mona Ozouf : "Mon enfance fut incroyablement solitaire, parce qu’après la mort de mon père, la maison s’est fermée. Quand mes petites-filles m’interrogent sur mes loisirs d’enfance, je reste coite. Mes loisirs c’était les livres. L’école était un lieu enchanté. Le lieu de ma reconnaissance comme individu sans qualité, sans spécification. C’était ça, la merveille de l’école publique. On déposait toutes ses particularités à l’entrée. C’est l’idéal républicain de l’école et pour moi cela a été totalement libérant. 

J’ai adoré l’école, et plus encore, la cour de récréation. Comme Sartre qui raconte qu’il a été ébloui quand dans la cour on l’a appelé « Viens ici, Sartre ». Une sorte de fraternité immédiate, originelle." 

Que pensez-vous de l’école aujourd’hui ? 

Mona Ozouf : "Je suis très perplexe. Par exemple, on fait les honneurs à Jean-Michel Blanquer d’avoir réintroduit le drapeau dans les classes, or c’est le même qui a réduit la semaine d’école à quatre jours. Mais les jeunes écoliers français sont ceux qui passent le plus d’heures par jour à l’école et qui ont le plus de vacances. Cherchez l’erreur ! Il faut mettre les enfants dans les classes plus souvent, c’est plus important que cette histoire de drapeau dans les classes. 

Je ne suis pas hostile à ce qu’on apprenne la Marseillaise (dont les paroles sont sans grâce) par cœur, mais si le but est d’apprendre à aimer la patrie chez les enfants, il y a mieux à faire. On pourrait imaginer que les enfants sachent en sortant du primaire quatre beaux poèmes sur la France. On pourrait commencer par Charles d’Orléans et les poètes de l’exil. Lamartine et Hugo seraient une mine, et on pourrait finir par Aragon : "Ma patrie est comme une barque qu’abandonnèrent les haleurs…""

Aller plus loin

🎧  Ecouter Mona Ozouf dans l'émission Boomerang

🎧  Ecouter Mona Ozouf dans l'émission La Marche de l'Histoire

📖 Lire Portrait d'une historienne de Mona Ozouf (Flammarion)

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