Philosophe et historienne d’origine bretonne, spécialiste de la Révolution, observatrice avisée de son époque, Mona Ozouf publie "Portrait d’une historienne". Elle était l’invitée de l’émission "Boomerang" d’Augustin Trapenard. L’occasion de parler Bretagne.

Mona Ozouf au Livre sur la place à Metz en septembre 2015
Mona Ozouf au Livre sur la place à Metz en septembre 2015 © Maxppp / Alexandre MARCHI.

Qu’est-ce qu’être français pour vous ? 

Mona Ozouf : "Vous avez le chic pour poser la question océanique (rires). Il faudrait un traité de philosophie pour y répondre. Si j’avais à définir l’identité française, je dirai que c’est le pays de la littérature, des femmes, d’une certaine forme de civilité… Ce en quoi ce que je dis est extrêmement loin de ce qui s’exprime dans la rue aujourd’hui." 

Avec quelle idée de la France avez-vous grandi ? 

Mona Ozouf : "Une idée qui avait de quoi me rendre perplexe sur le sentiment national, parce que j’ai été élevée dans une famille d’instituteurs bretons dans le public, mais mon père était un militant de l’idée régionale, peut-être même frottée d’autonomie. La France n’était pas « la maison ». Elle n’était pas très amicale."

Être breton rimait avec un sentiment de honte, d’où venait-elle ? 

Mona Ozouf : "Elle venait du portrait de la Bretagne qu’ont longtemps fait les écrivains. Dans la littérature, les Bretons étaient des « corps mal lavés », « des esprits grossiers » et des êtres qui ne pouvaient parler leur langue qu’avec un bâillon dans la bouche disait Mérimée. Cette image de la Bretagne répandue par ces écrivains français, j’ai appris très jeune à la détester. Par exemple, une des détestations à la maison était Mme de Sévigné qui avait osé dire de nous les Bretons : « 'mea culpa', c’est le seul mot de français qu’ils sachent ! » Enfant j’avais la tête pleine de ce sentiment." 

Comment les Bretons l’ont-ils dépassé ? 

Mona Ozouf : "La fierté est revenue entre le temps de mon enfance et celui de mon grand âge. Ce qui me frappe désormais quand je mets les pieds en Bretagne, ce qui m’arrive aussi souvent que possible, c’est l’extraordinaire fierté bretonne. C’est la breizh pride ! Une fierté qui peut flirter avec un brin d’arrogance et de supériorité. Pour moi, c’est à la fois un plaisir et aussi une surprise parce que ce qui était le leitmotiv de mon enfance, c’était de délivrer les Bretons de ce sentiment de honte et d’infériorité, de l’image de Bécassine qui n’avait pas de bouche, par exemple !" 

Quelle langue le breton a été pour vous ? 

Mona Ozouf : "C’est moins océanique comme question ! C’est ma langue maternelle : mes parents avaient décidé de m’apprendre le breton, de parler le breton à la maison avant ma « contamination » possible par l’école jacobine."
 

Pourquoi avez-vous cessé de le parler ?

Mona Ozouf : "C’est lié à la mort de mon père. C’était lui le militant de la langue bretonne. Ma mère suivait cet objectif, mais après sa mort, j’avais quatre ans. C’est ma grand-mère qui m’a élevée. C’était une paysanne léonarde (du Léon, région du Finistère Nord) en coiffe à forte personnalité mais qui était « l’agent secret du français » à la maison. Pour elle, l’accès au français qu’elle parlait avec quelques fautes, comme elle avait appris à lire et à écrire assez tard dans la vie à 24 ans était synonyme d’accès à l’emploi. Elle était pourtant beaucoup plus à l’aise avec la langue bretonne et son trésor de proverbes, d’expressions très imagées, mais elle préférait s’adresser à moi en français assez sommaire. Elle vivait de la conviction que munie de ce talisman de la langue française, les ruraux bretons auraient moins de mal. Ils auraient accès à la ville et aux emplois…"

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🎧  Ecouter Mona Ozouf dans l'émission Boomerang

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