L'idée que l'on se fait de la beauté varie en permanence en fonction du regard porté d'une époque à une autre. Dans "La Marche de l’histoire", les historiens Georges Vigarello et Pascal Ory expliquent cette série d'évolutions du corps et de ses différents rapports à la beauté de l'Antiquité à aujourd’hui.

Le regard de la beauté embellit-il avec le temps ?
Le regard de la beauté embellit-il avec le temps ? © Getty / Lorado

Le beau, une philosophie édifiante durant l'Antiquité

La beauté gréco-romaine s'est essentiellement définie comme une beauté masculine qui s'est affirmée à travers le combat et les pratiques gymnastiques. Il s'agissait de faire en sorte que l’anatomie ait comme seul dessein la protection de la Cité. La pratique physique et l’apparence sont donc implicitement liées

Le fait est qu'il y a dans la représentation grecque un enrichissement progressif qui se fait tout au long de la vie et se traduit notamment par la statuaire qui répond à des principes d'ordre morphologique. Comme l'explique Georges Vigarello, "il s'agit d'une prise de conscience du muscle qui définit le tout premier rapport à l'apparence". 

Statue d'un Galate sur ses genoux, copie romaine (IIIe siècle av. J.-C)
Statue d'un Galate sur ses genoux, copie romaine (IIIe siècle av. J.-C) © Getty / DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY / Contributeur

Mais la définition du corps antique et de son rapport à la beauté renvoie à un effet miroir entre beauté physique et beauté intérieure de l'âme et ce, depuis les enseignements fondamentaux de Socrate qui donnent naissance à la philosophie même

Elle réside, comme le souligne Georges Vigarello, "dans la recherche d’une beauté idéale qui consiste en une synthèse du corps vivant qui comprend une beauté psycho-physiologique qui harmonise âme et corps".

Au Moyen-Âge, la beauté vient d'en haut

Durant la période médiévale, le beau est à l'honneur par les relations prescrites par la féodalité, dans laquelle la société est pyramidale, puis par la religion où l'idée de beauté est avant tout verticale, c'est-à-dire que tout jugement vient du haut. La beauté est avant tout "incarnée" dans le sens où Dieu était le seul modèle de référence auquel il fallait s'identifier. 

La chrétienté médiévale définit les valeurs sociétales dont celle du corps qui doit ainsi renvoyer à "la beauté divine". Il y a, selon Georges Vigarello, "une prise de conscience de l'incontournable souffrance que représente l'humanité et la dette que cette souffrance doit rendre par rapport au paradis terrestre doit se traduire par la beauté existentielle". Et Dieu est le seul refuge. 

La conception de la beauté relève ainsi de l'honorabilité, produit de cette verticalité des jugements. L'historien prend par exemple la figure du chevalier qui "seul incarne la force, la puissance, la valeur", la verticalité, l’autorité. C'est une beauté masculine générée par le rang et la puissance sociale issue toujours de Dieu. La femme, elle, devient un objet de dévotion dans l’art chevaleresque. 

Deux chevaliers lors d'un tournoi sous le regard du roi de France, illustration manuscrite du roman de Sire Jehan de Saintre par Antoine de La Sale (1470)
Deux chevaliers lors d'un tournoi sous le regard du roi de France, illustration manuscrite du roman de Sire Jehan de Saintre par Antoine de La Sale (1470) © Getty / Print Collector / Contributeur

La Renaissance de la beauté féminine

Une rupture fondamentale s'opère du point de vue de la représentation de la beauté féminine qui s'affirme via l'art renaissant, voire même domine dans les représentations, dans l'art (surtout dans la peinture). Georges Vigarello explique que "tout le paradoxe tient du fait qu'on note certes une affirmation de la femme mais toujours sur un fond de domination : elle s’affirme mais sur une base censée apporter la perfection, la douceur, l'accueil". Cette référence selon laquelle la femme est un "être de l'intérieur", qui incarne la force esthétique, reste encore très prégnant mais c'est aussi ce qui fait sa force et par là la femme impose alors pour la première fois le regard sur "la beauté féminine extérieure" et représentée, telle que les hommes le firent depuis la statuaire antique.

Si c'est un modèle de bonne épouse et de femme au foyer qui reste majoritaire, cette beauté renaissante de la femme est, comme le souligne l'historien, "à la fois représentée dans la nudité dans la peinture [...] avec une attention considérable faite au plaisir, au présent, au désir qui entraîne des descriptions plus riches sur le haut du corps". 

Du XVIIe au XIXe siècle : la beauté "raisonnable" 

La beauté s'affranchit totalement de la sphère religieuse et appelle une existence où la beauté se traduit par la raison. Comme l'explique Georges Vigarello, "il y a une désacralisation du corps [...] il s'agit désormais de le construire via la raison porteuse de science et de logique". En somme, la beauté est à la fois intérieure, elle devient synonyme de savoirs, d'intelligence, de force morale ; et elle est aussi extérieure, où l'individu définit désormais son propre rapport de la beauté physique sans aucune prescription supérieure à lui.

La sensibilité personnelle est l'innovation du XVIIIe siècle. Jusque-là, les corps imposaient une certaine vision commune et obligée de la beauté. Désormais, l'individu choisit son propre rapport à la beauté, aidé par les grands auteurs du XVIIIe siècle et la Révolution.

Portrait de Juliette Recamier, par Jacques Louis David, 1800
Portrait de Juliette Recamier, par Jacques Louis David, 1800 © AFP / PHOTO JOSSE / LEEMAGE

Surtout chez la femme, malgré un rapport de domination traditionnel qui se maintient jusqu'au début du XXe siècle, la beauté féminine se généralise et se normalise progressivement pour s'affranchir d'une beauté intérieure dans laquelle on l'avait jusque-là confinée.

L'affirmation d'une beauté universelle et personnelle

Alors que les périodes plus reculées mettaient à distance le pâle du foncé, l’élite du paysan, la beauté féminine de la beauté masculine, que la moindre exposition, voire même le dévoilement c'était prendre le risque de s'exposer aux sentences de la tradition, le rapport à la beauté bascule de nouveau à partir de la fin de la Première guerre mondiale

Notons la popularisation du "bronzage" justifié d'abord par ses bienfaits médicaux. Le corps exposé et bronzé fabrique les débuts de la perception du corps et de la beauté telles que nous la connaissons aujourd'hui où nous sommes libres de définir notre corps comme nous le souhaitons. 

Pascal Ory explique que "dès le début du XXe siècle, l'industrie textile, cosmétique, esthétique suscite une vraie révolution culturelle. Le corps se pare véritablement accompagnant avec lui tout un mouvement d'esthétisation du monde qui produit un rapport inédit à la beauté contribuant significativement à l'émancipation féminine : l'apparition de la gaine, le raccourcissement des jupes, le maillot deux pièces, le port du pantalon..."

On est d'abord maître de son corps, c'est la volonté d'être belle, d'être beau et hygiénique qui s'affirme indépendamment de toute prescription antérieure. C'est ainsi que l'importance du "physique" et du style advient de plus en plus. 

Je signe moi-même mon propre corps

Pascal Ory souligne que "la fluidité plus grande des identités ne peut pas être niée, il y a une forme d'uni-sexualisation, la grande constante de l'évolution des XXe et XXIe siècles accompagnée d'autres révolutions telles que le tatouage, le piercing, les salles de fitness" grâce auxquels chaque personne définit sa propre beauté. Peu importe la signification sinon celle de son propre corps hors de toute entrave sociétale

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - La Marche de l'histoire | Série : Le corps a une histoire

📖 LIRE - Georges Vigarello, Histoire de la beauté. Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours (Seuil)

📖 LIRE - Pascal Ory, L'invention du bronzage (Flammarion)

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