Découvrez les destins hors du commun de trois grandes plumes qui ont marqué des générations de lecteurs et de journalistes : Nellie Bly, Albert Londres et Joseph Kessel.

Écrivain journaliste de la première heure
Écrivain journaliste de la première heure © Getty / Dave Bolton

Nellie Bly (1864-1922) : Témoigner de l'intérieur

Destinée à être gouvernante, l’intrépide Nellie Bly (née Elizabeth Cochran) se choisit un tout autre chemin en associant aventure et écriture. Embauchée par le journal The Dispatch, mais cantonnée aux pages féminines, la jeune américaine se sent à l’étroit et prend le large direction le Mexique. Six mois plus tard, elle en rapporte une série de reportages loin des clichés habituels sur ce pays.

Nellie Bly (1900)
Nellie Bly (1900) © Getty

Après avoir été embauchée dans une usine américaine pour raconter de l'intérieur le quotidien des ouvrières, elle se fait interner dans un asile afin de révéler les scandaleuses conditions de vie des aliénés. Elle invente ainsi avant l'heure le journalisme d'immersion et contribue à faire voter par la ville de New York un budget supplémentaire d'un million de dollars pour les patients aliénés. 

Je conseille à ces mêmes experts qui m'ont envoyée à l'asile d'enfermer n'importe quelle femme en bonne santé et saine d'esprit, de la forcer à rester assise sur des bancs à dossier droit de six heures du matin à huit heures du soir, de la priver de lecture et d'accès au monde extérieur, de lui donner pour toute récompense des coups et une nourriture infecte, et de voir combien de temps cela prendra pour qu'elle devienne folle. 

Quelques années plus tard, elle défie Jules Verne et parcourt 40 000 km en 72 jours au lieu des 80 de Phileas Fogg. Cette pionnière du grand reportage a donné son nom à un prestigieux prix journalistique. Albert Algoud lui rend hommage dans sa chronique Il était une femme.

Relatés avec "une verve pétillante", ses récits (6 mois au Mexique, 10 jours dans un asile, Le tour du monde en 72 jours) sont disponibles aux Editions du sous-sol. Cette lointaine cousine de Florence Aubenas est l'une des héroïnes de la BD de Pénélope Bagieu, Culottées, également adaptée en série animée sur France TV.

Albert Londres (1884 -1932) : "Porter la plume dans la plaie"

Albert Londres
Albert Londres © Getty / Photo by Apic

Envoyé spécial sur tous les continents, Albert Londres n’a cessé lui aussi de défendre les opprimés et de dénoncer les injustices. À travers ses articles, il s’attaque au racisme, vilipende le cynisme colonial et toute forme d’oppression en général. Invité de Daniel Fiévet, dans son émission, Le Temps d’un Bivouac, l’écrivain, Etienne de Montety, raconte l’itinéraire de l'homme qui donna son nom au plus prestigieux des prix journalistiques, le Prix Albert Londres.

Son indépendance d’esprit, cette manière de placer l’humain au cœur de ses reportages et son vœu de porter la plume dans la plaie font de lui une référence en matière de journalisme.

Au début du XXe siècle, "le style vif et incisif et son sens de la dramaturgie" valent au grand reporter un immense succès. À cette époque, l’écrit fait loi et c’est par la presse que l’on s’ouvre au monde. En 1923, il signe l’un de ses plus illustres reportages : Au Bagne, dans lequel il documente les conditions extrêmes dans lesquelles vivent les bagnards en Guyane. Son reportage fera grand bruit et contribuera à fermer ces lieux inhumains. Grand reporter à France TV, Hervé Brusini revient sur cet épisode célèbre dans l’émission Affaires Sensibles. 

La nuit tropicale tombait tout d’un coup comme une pierre. À onze nœuds cinq, le Biskra nous emmenait au bagne... Je tirai de ma poche une lampe électrique et la fis jouer. Sur le torse de celui qui me faisait face, j’aperçus une sentence écrite avec de l’encre bleue. J’approchai la lampe et dans son petit halo, lus sur le sein droit du bagnard :  "J’ai vu. J’ai cru. J’ai pleuré".

Dans son émission Autant en emporte l’Histoire, Stéphanie Duncan a choisi de mettre en lumière un autre épisode de la vie du grand reporter en relatant son ultime voyage. Dans la fiction digne d’un thriller qui vous est proposée, on retrouve Albert Londres à Shanghai, en 1932, en plein conflit sino-japonais. Au terme d'un séjour de quatre mois dans la capitale du crime, il a fait des découvertes compromettantes. Décidé à publier son enquête qu’il considère comme "de la dynamite", il prend le bateau pour Marseille mais périt noyé pendant la traversée, emportant avec lui ses secrets. Complot criminel ou malheureux accident ? Jean-Claude Guillebaud nous donne son point de vue sur cette mystérieuse disparition. 

Membre du jury du prix Albert Londres, J-C. Guillebaud décrit en quelques mots le style du grand reporter : "Sec, affûté, sans fioriture, ni pathos, un style incarné avec beaucoup de dialogues". Et le journaliste de poursuivre : 

Le vrai risque quand on est grand reporter c’est d’être capable de mettre en cause ses propres convictions… ne pas partir avec une interprétation préalable dans la tête.

Découvrez ce personnage on ne peut plus romanesque dans Autant en emporte l’histoire. Les œuvres complètes d'Albert Londres sont disponibles aux éditions Arléa.

Joseph Kessel (1898-1979) : Aux premières loges de l'Histoire

Joseph Kessel à l'Académie Française le 24 mars 1966
Joseph Kessel à l'Académie Française le 24 mars 1966 © Getty / KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho

Juif russe né en Argentine, l’écrivain et journaliste, Joseph Kessel, est l’un des héritiers d’Albert Londres. Homme d'engagement, noceur, voyageur insatiable et écrivain prolifique, il laisse derrière lui près de 85 ouvrages qui racontent son siècle. L’historien Marc Alaux, auteur de Joseph Kessel : la vie jusqu'au bout, est l'invité de Daniel Fiévet, dans son émission Le Temps d'un Bivouac. Ensemble, ils dressent le portrait de l’homme et nous éclairent sur son œuvre.

Kessel avait une vitalité époustouflante, chacune de ses phrases est nourrie de sa propre expérience, il avait besoin de vivre pour écrire. Le lire est un moyen formidable d’explorer le siècle qu’il a traversé.

À l’affût des bruits du monde, l’écrivain-journaliste sillonne la planète, de l’Europe aux États-Unis en passant par l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Il raconte le bolchévisme, les effets de la crise de 1929, la montée du nazisme, la guerre civile espagnole, la révolution irlandaise, la création de l'État d’Israël et la persistance d'un trafic d'esclaves entre la corne de l’Afrique et l’Arabie. Nombre de ses reportages donnent lieu à des romans et la frontière entre les deux n'est pas si nette, comme il le confesse lui-même :

Pour moi, le reportage et le roman sont étroitement liés. C'est la lignée de Joseph Conrad, de Rudyard Kipling, de Robert Louis Stevenson et de Jack London. Et, en vérité,où commence donc, où finit le reportage ? Combien d'écrivains font de longues enquêtes avant d'écrire un roman ! Tout Zola, c'est un reportage.

Alors que l'on pensait la traite négrière abolie, Joseph Kessel parvient à suivre un convoi d'esclaves entre la corne de l'Afrique et l'Arabie. Le reportage qu'il signe pour le journal, Le Matin, sera le plus marquant de sa carrière et fera bondir les ventes du quotidien. Il en tire également un roman, intitulé _Fortune Carré_e.

Comme s’il s’agissait d’un troupeau de moutons, le marchand nous invita à le retrouver. (…) Parmi la vingtaine d’hommes et de femmes visiblement affamés…  j’ai entendu des confidences absolument bouleversantes. L’un d’eux me dit : "Hier je suis rentré trop tard avec la charge de bois qu’on m’avait chargé de rapporter, alors on m’a suspendu par les pieds au-dessus d’un feu sur lequel on avait mis à brûler du poivre rouge", les émanations du poivre lui avaient brûlé les yeux… 

Les textes journalistiques de Kessel sont disponibles aux éditions Taillandier et chez Quarto/Gallimard

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