Le sport est souvent un instrument de diplomatie et de soft power. Il contribue à l'image extérieure du pays et à vanter sa bonne santé, la performance de ses habitants… mais aussi toute la fierté et l'attachement national, voire même communautaire qu'il y a derrière… Et dans ce domaine, l'URSS fait figure d'exemple !

Le soviétique Valery Mouratov (à droite) affronte l'américain Daniel Immerfall (à gauche), pour l'épreuve de patinage de vitesse, lors des Jeux Olympiques d'hiver d'Innsbruck (Autriche) en 1976.
Le soviétique Valery Mouratov (à droite) affronte l'américain Daniel Immerfall (à gauche), pour l'épreuve de patinage de vitesse, lors des Jeux Olympiques d'hiver d'Innsbruck (Autriche) en 1976. © AFP / ARI OJALA / EPU

Il y a quelques temps, Philippe Collin dans son « Œil du tigre » se penchait sur l'affrontement États-Unis / URSS pendant la Guerre froide, à travers le sport ! L'occasion de questionner l'impact du sport dans le renforcement de l'URSS via l'établissement d'un esprit soviétique, d'une nation soviétique, centralisée autour de l'homo sovieticus (« l'homme soviétique »).

Le sport comme outil pour former de meilleurs travailleurs

Du temps de l'URSS, le pays avait commencé à mettre en place une culture physique populaire qui devait être en totale opposition avec la pratique bourgeoise du sport : la fizcultura (contraction de fizicheskaya cultura pour « culture physique »). Avec cette nouvelle pratique qui devait se propager dans les masses, l’Etat se voyait déjà façonner « l’homme nouveau soviétique » : un homme fort, avec une bonne hygiène de vie… Et surtout le sport devait lui permettre de véhiculer des valeurs comme le sens du collectif et l’amour de la patrie, au sein des masses.

L’Etat a donc commencé à créer des organisations sportives, sous la houlette du Ministère de la Santé (afin d’allier la diététique et le sport) pour avoir une pratique globale et faire des fils de la patrie de meilleures forces ouvrières. Très vite des organisations sportives se sont mises à voir le jour dans toutes les sociétés, avec des programmes de gymnastiques thérapeutique sur tous les lieux de travail pour : stimuler la productivité, réduire l’absentéisme et diffuser de bonnes habitudes hygiéniques…

Alors forcément en ce temps-là, tous les sports individuels et compétitifs étaient totalement proscrits : qu’il s’agisse de la boxe, de l’haltérophilie ou de la gymnastique individuelle… Ces sports étaient vus comme exacerbant l’adversité entre les fils de la patrie de façon parfaitement inutile, car entre soi et pas contre un ennemi extérieur. Pour ce genre de sports, l’effet « collectif » voulu par la fizcultura était annulé par la compétition.

Le sport était donc vu pour l’Union Soviétique comme un outil de politique intérieure pour galvaniser la conscience populaire autour d’une figure commune, « l’homme nouveau soviétique » et surtout de manière concrète et pratico-pratique accélérer la formation de cet homo sovieticus : équilibré, productif, discipliné

Vladimir Kuts, le premier athlète soviétique à devenir champion olympique : il remporta deux médailles d'or, pour le 5.000 m et pour le 10.000 m, aux Jeux Olympiques de Melbourne (Australie) en 1956.
Vladimir Kuts, le premier athlète soviétique à devenir champion olympique : il remporta deux médailles d'or, pour le 5.000 m et pour le 10.000 m, aux Jeux Olympiques de Melbourne (Australie) en 1956. © AFP / STAFF / INP

Le sport et la compétition comme outils pour améliorer l'image du pays

À partir des années 1920, revirement de programme ! La révolution soviétique s’étant bien établie, l’Union Soviétique s’étant bien formé… le régime change sa vision du sport et de la performance sportive. Il cesse surtout d’avoir peur de la compétition. À partir de ce moment la Russie passe à la recherche du record et à la quête de victoires. L’Etat voit désormais deux filons à exploiter dans le sport : la compétition et la théâtralisation de l’exploit

Une fois de plus le régime investit massivement dans des organisations sportives mais cette fois-ci, elle le fait beaucoup plus en termes d’infrastructures et de recherches scientifiques pour penser et théoriser la préparation physique et diététique du sportif, et d’innovations techniques. 

L’athlète (considéré d'ores et déjà comme un futur champion) devient très vite le nouveau « héros normatif » du pays et de la culture soviétique. Le programme de pratique sportive de masse cède la place à la spécialisation sportive : l’idée est de produire des champions dans une large variété de sports. Et l’Etat lance un vaste programme d’innovations techniques pour développer et parfaire les athlètes et de dispositifs administratifs pour suivre méticuleusement leur entraînement, leur progression et leurs performances

Ainsi, le Dr Louis Zwahlen, dans un papier où il s’étonnait que le Tour de France ne soit suivi par aucun médecin, précisait que l’URSS était très en avance sur le nombre de publications scientifiques et de suivis médicaux sur la performance sportive. Une démarche qui aurait considérablement contribué à l’avancée technologique et aux progrès techniques du pays, selon Sylvain Dufraisse, l’invité de L'Œil du tigre.

Le sport pour fédérer la nation

À partir de 1931, le régime soviétique se met aussi à instrumentaliser les défilés sportifs comme de véritablement mouvements populaires pour galvaniser le peuple autour de la nation soviétique. Les défilés sportifs deviennent annuels et se propagent de Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg) à toutes les autres villes du pays. Les cortèges entonnent « fizcultura – ura – ura », avec toute une série de chorégraphies en chœur. 

Toutes les Républiques socialistes soviétiques sont représentées (Estonie, Lettonie, Lituanie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie…). Elles défilent toutes en colonnes séparées afin de préserver en semblant de particularités culturelles et ainsi le spectacle global doit envoyer un message très fort aux spectateurs : « nous sommes tous unis par le sport ». 

Le sport doit devenir le fédérateur des masses soviétiques, il crée une adhésion populaire à cette « nation ultime », crée une cohésion entre ville et campagne, entre l’URSS et ses RSS (Républiques socialistes soviétiques)… et la pratique du sport est finalement érigée comme un véritable devoir civique. Et les sportifs incarnent le summum d’une nouvelle génération d’hommes.

Les gymnastes soviétiques portant des drapeaux avec le marteau et la faucille défilent sous les portraits de Lénine et de Staline à l'occasion de la fête des Sports à Moscou au mois d'août 1946.
Les gymnastes soviétiques portant des drapeaux avec le marteau et la faucille défilent sous les portraits de Lénine et de Staline à l'occasion de la fête des Sports à Moscou au mois d'août 1946. © AFP / STF

Le sport comme instrument de "soft power" pour ériger la primauté soviétique en pleine Guerre froide

Par la force des choses, le sport devient rapidement aux yeux de l’URSS un moyen d’exprimer sa supériorité face aux autres nations. 

Le régime prend tellement la représentation de la performance sportive au sérieux qu’il refuse de participer aux Jeux Olympiques de 1948 à Londres. Staline considérait que ses athlètes n’étaient pas suffisamment prêts pour bien honorer le pays.

L’URSS participe alors à ses tous premiers JO en 1952, à Helsinki, une compétition qui marque l’affrontement des deux blocs par athlètes interposés, et se classe deuxième, avec 22 médailles d’or. Mais là où les États-Unis ont fait un meilleur score avec la première place et 40 médailles d’or, l’URSS a quant à elle eu le record d’athlètes médaillés :

  • Maria Gorokhovskaya avec 7 médailles (dont 2 d’or et 5 d’argent
  • Viktor Tchoukarine avec 6 médailles (dont 4 d’or et 2 en argent)
  • Grant Schaginjan avec 4 médailles (dont 2 d’or et 2 en argent)
  • Nina Bocharova avec 4 médailles (idem)

Le journaliste sportif et reporter Thierry Maulnier écrit pour le journal sportif français L’Equipe

Ce sont des soldats disciplinés et solides, rudes et massifs. 

Pari réussi pour l’URSS, le régime a réussi à démontrer la supériorité de son modèle et pense par ce biais pouvoir affirmer la suprématie soviétique au monde entier et internationaliser les valeurs communistes. Le sport devient une sublimation de la guerre, une métaphore de l’affrontement entre le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est.

Rixe entre l'équipe américaine et l'équipe soviétique de hockey sur glace, lors des Jeux Olympiques d'Hiver de 1976 à Innsbruck, Autriche.
Rixe entre l'équipe américaine et l'équipe soviétique de hockey sur glace, lors des Jeux Olympiques d'Hiver de 1976 à Innsbruck, Autriche. © AFP / ARI OJALA / EPU

Par exemple, le gardien de but devient une véritable figure du dernier rempart de la nation. Le régime avait d’ailleurs demandé, dès 1937, au poète et parolier soviétique Vassili Ivanovitch Lebedev-Koumatch, d’écrire un petit chant pour cette figure de héros national :

Gardien de but, prépare-toi à la bataille

Tu es une sentinelle devant tes buts

Imagine que c’est la frontière de l’Etat

Qui est tracée derrière ton dos.

Aller plus loin

🎧 ÉCOUTER « Guerre froide et olympiades : les athlètes soviétiques dans les eighties », l'émission L'Œil du tigre par Philippe Collin sur France Inter, du 30 septembre 2018

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