Hippocrate est considéré comme le père de la médecine et le premier médecin de l'histoire. C'est en son nom que les médecins prêtent serment aujourd'hui quand ils commencent à exercer leur métier. Sa conception de la médecine, la théorie des humeurs, a longtemps conditionné les pratiques médicales jusqu'au XIXe siècle.

Statue du médecin Hippocrate, Musée archéologique de Cos, Grèce. Longtemps les bases de la médecine reposaient sur "la théorie des humeurs"
Statue du médecin Hippocrate, Musée archéologique de Cos, Grèce. Longtemps les bases de la médecine reposaient sur "la théorie des humeurs" © Maxppp / Thierry Suzan

Dans l'émission Grand bien vous fasse, au micro de Ali Rebeihi, le professeur Jean-Noël Fabiani, chirurgien cardio-vasculaire et professeur à Paris-Descartes, spécialiste de l'histoire de la médecine, expliquait combien "la médecine est, à elle seule, une longue histoire qui commence véritablement avec Hippocrate. Le premier, dit-il, à avoir dégagé la médecine de sa dimension magique, mythique et divine, léguant à sa suite une œuvre formidable, conjuguant éthique et santé"

L'occasion de revenir sur une pensée médicale antique qui a jeté les bases de l'apprentissage de la médecine et de l'enseignement médical jusqu'au XIXe siècle. Une conception de la santé et de la médecine qui a tout particulièrement fait autorité dans l'histoire, pendant près de 23 siècles : la médecine d'Hippocrate (vers 460 av J.-C - 377 av. J.-C.). 

Quand "la médecine antique" n'est encore que "philosophie"

Oubliez toutes les représentations que vous vous faites de la médecine aujourd'hui, et on recommence car, durant l’Antiquité, une consultation médicale ne va pas de soi, de même qu'une guérison en bonne et due forme. En effet, les moyens dont disposent les humains à cette époque étaient, pour le moins rudimentaires, si l'on se rapporte à notre représentation contemporaine. La médecine et la santé sont loin d'être systématisées et ne suscitent pas autant d'attention qu'aujourd'hui. 

Le médecin antique est considéré comme un artisan indépendant, un autodidacte, car le monde classique ne connaît pas d’école médicale ou de diplôme qui atteste le droit d’exercer. Le meilleur médicament n'est autre que la philosophie et la régulation de l'âme. On pourrait, au mieux, parler de "philosophie hippocratique" plus que de médecine. Réfléchir à la façon dont fonctionne le corps est étroitement lié à la philosophie et l’éthique en société, le corps est fondamentalement relié à l'esprit. La conception hippocratique de la médecine envisage le corps comme un tout. On faisait de la médecine en philosophant. 

Le corpus des traités hippocratiques compte environ une soixantaine de textes qui dateraient, pour l'essentiel, de la fin du Ve siècle et du début du IVe siècle av J.-C. Et si Hippocrate est bien plus qu'un philosophe, c'est parce que son modèle de compréhension s'attache essentiellement à la nature du corps et l’origine des maladies. 

Il rationalise une approche de la santé où il est encore largement courant que les maladies soient attribuées à l’action et la colère des dieux, qu'elles soient renvoyées aux mythes. Quoi qu'il en soit, les pratiques de la médecine antique montrent combien la médecine est encore étroitement liée à la croyance en une certaine idée de la Nature providentielle. La pensée hippocratique présente ainsi la force de rassembler autour d'une pensée qui consiste à croire que la maladie échappe, dans tous les cas, à notre contrôle et qu'elle est suscitée par des causes extérieures inconnues.

Hippocrate et ses homologues cherchent non seulement à créer un équilibre entre les différents éléments constitutifs du corps mais à préserver l’harmonie de l‘individu avec les éléments extérieurs (environnement, saisons…) : 

La nature est le médecin des maladies.

- Corpus hippocratique, Épidémies

La théorie de l'équilibre du corps par les humeurs et les éléments de la nature

Les maladies sont caractérisées par le terme de "fièvre" et les diagnostics ne reposent exclusivement que sur l'étude de signes extérieurs afin de déterminer ce qui se passe à l’intérieur du corps, sans jamais séparer le corps de l’esprit. Cela est largement dû à une absence de connaissances quant à la physionomie interne du corps humain, notamment le fonctionnement de nombreux organes. C'est pour cette raison que, en plus des os et des organes, l'homme est rempli de "fluides" qui conditionnent ses humeurs et donc sa santé. Les fluides corporels sont la cause principale des maladies, c’est ce qui nous revient du traité De la nature de l’homme, dans lequel un médecin nomme ces fluides, fixant les fameuses "quatre humeurs" : 

Le corps a en lui sang, pituite, bile jaune et bile noire. C’est là ce qui en constitue la nature et ce qui crée la maladie et la santé.

[...] "Il y a essentiellement santé quand ces principes sont dans un juste rapport de force et de quantité, que le mélange en est parfait. Il y a maladie quand un de ces principes est soit en défaut soit en excès, ou s’isolant dans le corps, n’est pas combiné avec tout le reste". 

- Corpus hippocratique, De la nature de l’homme 

Ces causes internes sont elles-mêmes régulées (en bien ou en mal) par l'implication de deux principaux facteurs et de quatre sous-facteurs extérieurs qui impliquent, toujours, les éléments primordiaux de la nature : 

D'abord : 

  • Le sec,
  • L'humide,

Desquels descendent : 

  • L’air,
  • L’eau,
  • Le feu,
  • La Terre.

Ces éléments sont eux-mêmes parties intégrantes du corps et directement impliqués dans les humeurs car la santé est le signe que ces éléments naturels présents dans le corps sont en équilibre avec les fluides intérieurs. La maladie intervient donc lorsque l’un de ces éléments l'emporte sur les autres et provoque un déséquilibre dans les fluides circulant dans le corps. Dans ce cas, on relève deux techniques d'interventions en guise de traitement : "la saignée" et "la purge" qui devaient servir à se débarrasser du mauvais sang et des mauvaises matières du corps. 

En effet, chaque humeur est associée à une qualité, à un cycle de la vie. Le sang chaud et humide est lié au printemps ; la bile jaune, chaude et sèche, à l’été ; la bile noire, froide et sèche à l’automne ; le phlegme, froid et humide, à l’hiver et la vieillesse… Il y a une analogie qui est systématiquement faite entre le corps humain et la providence du monde naturel. Une pensée qui domine l'art médical pendant plus de 20 siècles. 

L'œuvre d'Hippocrate est ensuite poursuivie, sinon reprise, par Galien qui contribue à la vulgariser davantage, "réunissant à lui seul près de 500 livres". Médecin de l'empereur romain Marc-Aurèle, il reprend à Hippocrate son concept d'équilibre des quatre fluides qui déterminent l’état de santé et dont l'équilibre peut être conditionné par l’air, l'alimentation, l’exercice physique, l'extraction des passions de l’âme. La représentation d'un régime de vie global voué à perdurer, comme le souligne le professeur Fabiani, comme le seul et unique traitement réalisé par les médecins jusqu'au XIXe siècle. 

Pendant des siècles et des siècles, "purger," c'est "soigner".

L'héritage hippocratique : depuis la médecine médiévale au XIXe siècle

Les traités de la pensée médicale antique se diffusent jusqu'à l'ère médiévale. Au Proche-Orient également où ils sont traduits par des médecins arabes tels que Avicenne, au XIe siècle. Le professeur Fabiani explique que "son œuvre se divise en cinq volumes extraordinaires, très didactiques, qui présente une synthèse remarquable de toutes les connaissances traditionnelles. Il était appelé 'le prince des savants'". 

En Occident, aux XI-XIIe siècles, à un moment où l'on traduit de plus en plus les œuvres grecques en latin, ce sont les universités de l’Occident médiéval qui reprennent à leur compte les savoirs hippocratiques. Le professeur précise que "les corpus hippocratiques et galéniques deviennent un vrai dogme médical que l'Eglise va elle-même imposer pendant 1 500 ans tout en la conciliant avec la foi chrétienne. S'alliant avec cette idée antique que la nature revêt un caractère providentiel proche de celui de Dieu". 

À l'époque de la Chrétienté, on peut parler de "médecins-prêtres" car on guérissait au nom de Dieu.

La Renaissance va passer par là et traduire la volonté de redécouvrir les œuvres antiques pour repartir à zéro et tenter de définir un nouveau modèle de connaissances. L’enseignement de la médecine hippocratique est intégré aux miracles de la foi chrétienne. La religion est considérée comme le meilleur des médecins. On opte pour la guérison par la foi car les maladies seront longtemps considérées comme des fléaux produits par les pêchers humains (notamment la pandémie de Peste noire). La foi chrétienne s’accorde très bien avec les traités des médecins antiques car rappelant, comme eux, que la santé révèle les effets de la nature et de la providence. 

Représentation du médecin grec Hippocrate et de ses assistants en plein examens. Page de manuscrit tiré du traité "Chiurgia" du chirurgien Rolando da Parma, XIIIe siècle
Représentation du médecin grec Hippocrate et de ses assistants en plein examens. Page de manuscrit tiré du traité "Chiurgia" du chirurgien Rolando da Parma, XIIIe siècle © AFP / Electa / Leemage

Si le premier grand anatomiste, André Vésale (1514-1564) marque l'histoire grâce au renouvellement de la pratique de la dissection, c'est moins pour découvrir le fonctionnement du corps humain que pour rendre grâce à ce que Dieu a crée. Il reprend pratiquement toutes les observations anatomiques antiques véhiculées par Galien. 

Le médecin suisse Paracelse (1492-1541) est le premier à tenter d'avancer un nouveau paradigme rompant avec la théorie des quatre humeurs. La maladie ne résulterait plus d’un déséquilibre des humeurs mais d’un effet extérieur qui pénètre dans un endroit précis du corps. Mais il continue malgré tout à s'appuyer sur Hippocrate puisqu'il croit que c'est encore la nature qui indique les plantes à utiliser pour une maladie en particulier. 

De même que Girolamo Fracastoro (1483-1553) parlant, pour la première fois, "de germes infectieux", pour traduire l'existence de minuscules particules qui seraient responsables des maladies. Mais le temps est encore loin où les techniques de vérifications peuvent permettre de prouver véritablement ces conjectures-là. 

Même avec la révolution scientifique du XVIIe siècle, marquant les débuts de la science expérimentale et démonstrative, on ne peut pas encore se résoudre à renier totalement les travaux hippocratiques. Ce n'est qu'au cours du XIXe siècle, seulement, avec la révolution qu'apporte l'agrandissement de l'infiniment petit, que les médecins s'affranchissent totalement de leur dimension philosophique et spirituelle. L’influence du galénisme et des traités hippocratiques disparait avec l'avènement des sciences techniques et industrielles du XIXe siècle qui, par l’invention d’une série d’instruments révolutionnaires, rend dérisoire la théorie naturelle des humeurs, au profit des théories des germes infectieux préconisées par Edward Jenner ou encore Louis Pasteur, pour ne citer qu'eux. Tout ce qui est microscopique est désormais visible grâce au microscope. La technologie invente une nouvelle manière de rationaliser l’approche de la médecine

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