Tranches de vie de poilus. Ce week-end, à l'occasion du centenaire de l'Armistice, des anonymes ont posté sur les réseaux sociaux des lettres et photos de leurs grand-pères ou arrière-grand-pères partis sur le front. "On vit une époque où il est important de raconter ce qu'était la guerre" nous explique l'un d'eux.

Lors d'une commémoration, une femme tient contre elle la photo de son aïeul soldat en 14-18.
Lors d'une commémoration, une femme tient contre elle la photo de son aïeul soldat en 14-18. © AFP / JOEL SAGET

Albert, Abel, Ferdinand, André... Des prénoms, des visages parfois et des histoires émouvantes émaillées de photos et de lettres qui racontent aussi la Grande Histoire de 14-18. Sur Twitter ou Facebook, les internautes livrent les témoignages de "leurs" poilus. 

Dimanche, dans l'après-midi, Paul Aveline, journaliste, a posté sur Twitter une photo d'époque de son arrière-arrière-grand-père moustachu, Albert Desjardins, "mobilisé à 36 ans" et "resté quatre ans prisonnier". Il a ensuite raconté l'histoire de cet aïeul dans une trentaine de tweets avec force photos et lettres de l'époque.

Si Paul Aveline a publié ces lettres sur Twitter, c'est pour les partager, parce que regrette-t-il, "dans 50 ans, ces histoires, on ne les racontera peut-être plus. On vit aujourd'hui une époque où il est important de raconter ce qu'était la guerre."

Le journaliste raconte la genèse de son projet : "Je suis tombé sur tout un carton de lettres lors d'un déménagement chez ma grand-mère. Albert avait été fait prisonnier un mois après le début de la guerre. Dans ces courriers, on sent qu'il souffre beaucoup moralement, que sa femme et son fils lui manquent. Ce qui le rend le plus triste, c'est qu'il ne va pas voir son enfant de 12 ans se transformer en homme. Dans chacune de ces lettres, on sent en filigrane, ce regret du temps qui passe, ce temps perdu loin des siens. D'ailleurs quand il reviendra, il ne quittera plus jamais son fils.", raconte Paul Aveline. "Ils ont jardiné ensemble jusqu'à la fin de sa vie.

Pour ce journaliste parisien de 28 ans, la découverte de ces missives, "c'est d'abord une expérience physique de toucher une lettre qui a 100 ans. Graphiquement, elles sont très bien écrites et elles le sont par quelqu'un dont on descend en directe ligne !".

L'émotion vient aussi des mots et du récit que fait cet aïeul à la fin de la guerre. Quand enfin arrive l'armistice, Albert écrit qu'il ne sait plus comment on vit sans être derrière les barreaux. "C'était dur de lire ses dernières lettres écrites sur la route du retour, alors qu'il était enfin libre, sans avoir les larmes aux yeux."

Car à travers ces nombreuses lettres, ce que l'on découvre, c'est un matériau précieux : le quotidien de ces soldats. L'attente d'un départ, d'une offensive ou plus prosaïquement, l'attente d'un colis ou d'une lettre venant de l'épouse de la mère ou de la sœur...

C'est tout ceci que l'on trouve à travers ces témoignages, comme dans ces mots de Blanche, la maman d'André, son garçon parti comme "volontaire" à 19 ans. "Il était parti adolescent et maintenant ses frères constatent qu’il est devenu un homme. Il était passé par toutes les fatigues, les expériences, les responsabilités, les épreuves, les joies qui forment un caractère, et lui donnent sa trempe définitive ». Sur Instagram, Rebecca Amsellem retrace les échanges de cette famille et décrit la vie de son arrière-grand-père.   

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#centenaire André Biéler, mon arrière grand-père, s’est porté volontaire à dix-neuf ans (19 ans ?!?) et s’enrôla dans la First University Company du régiment Princess Patricia Canadian Light Infantry avec ses trois frères. Il écrivit 85 lettres à ses parents pendant les années de guerre. Il y arrivait même à être drôle : «  nous avons eu beaucoup de pluie ces derniers jours et nous jouissons naturellement de la boue inévitable dans nos trous où nous couchons, mais nous ne nous couchons pas très souvent ni pour très longtemps, n’ayant eu que deux heures de repos la nuit dernière (et les deux heures n’étaient pas de suite) tu peux t’imaginer que j’étais de très bonne humeur pour cuire mon déjeuner avec du bois mouillé agenouillé dans la boue ». Il fut intoxiqué par les gaz de combat ce qui induit des problèmes de santé toute sa vie. Mais il survécut. Son frère Philippe, non. Sa mère, Blanche (dont je porte le prénom), décrivit cette période ainsi : « il était parti adolescent et maintenant ses frères constatent qu’il est devenu un homme. Il était passé par toutes les fatigues, les expériences, les responsabilités, les épreuves, les joies qui forment un caractère, et lui donnent sa trempe définitive ». Il est ensuite devenu un grand peintre. Image 1 Canadian Soldier In a Wartime Landscape, 1917 Image 2 Arras ruins, 1917 Image 3 André Biéler en uniforme Image 4 André Biéler à Woodstock, New York, 1920 Image 5 Le soulier, 1929 (un de mes tableaux préférés, qui représente Jeanette, mon arrière grand-mère). #centenaire #centenaire1418 #ww1centenary #CanadaRemembers #LeCanadaSeSouvient

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"Nous ne voulons plus la guerre, c'est trop barbare", écrit Jean, jeune brigadier, dont la lettre est publiée sur Twitter par son petit fils Damien, 100 ans plus tard. Des missives critiques qui passent parfois malgré la censure de l'armée.

Le plus simple pour les soldats est de passer par un tiers pour être sûr que leur courrier arrive bien à leurs familles. Et c'est souvent directement livrées par un copain soldat en permission que parviennent les lettres les plus virulentes ou désespérées. 

Si la lettre comporte des indications portant notamment sur les opérations militaires, elle n'est pas remise, comme l'indique ce petit tampon en bas à droite du courrier posté par Marie. Il s'agit d'une lettre de son arrière grand-père Jean à son frère. 

A travers ces posts, on raconte aussi de choses plus anecdotiques sur les soldats. Vincent nous parle de son arrière-grand-père Ferdinand sur son profil Facebook qui a composé une chanson sur les Totos, les poux, grands ennemis des soldats dans les tranchées.   

Il était sous-officier. Il a été blessé 2 fois dans l’Argonne. Il détestait la guerre et les généraux qui ont sacrifié tant de soldats. Et il a écrit une chanson 'Les petits totos' sur les poux des Poilus."

Le grand-père de Thierry Salomon, ingénieur énergéticien, a raconté lui aussi son quotidien tous les jours pendant les 4 années de la Grande Guerre... Il l'écrit et le dessine dans des carnets que son petit-fils consulte une fois devenu adulte. "Mon père avait pratiquement tout gardé" explique Thierry à France Inter. 

Il évoque notamment le récit détaillé de la dernière année de la guerre racontée jour après jour par son grand-père : "J'ai lu tout cela dans le train en pleurant. Ce que j'ai découvert, c'est qu'à l'Armistice, mon grand-père a fait une formidable dépression. C'était très émouvant de découvrir ces mots. Il fait le récit d'une foule en liesse dans les rues de Paris et de lui au milieu habité d'une immense tristesse. Il a d'ailleurs écrit dans son journal, 'Je ne me suis jamais senti aussi seul'".

Si Thierry Salomon a publié ce document sur Twitter, c'est pour que l'on se souvienne. "Mon grand-père a écrit pour ses fils et moi je publie les pages de ces carnets pour mes enfants et petits-enfants.". 

La mémoire et l’écriture comme lien familial, au-delà du temps et de la mode, comme un fil tendu entre le grand-père de 1918 et son petit-fils en 2018. "J'ai publié la page de son carnet qui concerne le jour de l'Armistice. Le 11 novembre 1918, mon grand-père a écrit Paix dans son journal quand les journalistes titraient Victoire. Aujourd'hui, comme l'on fait Merkel et Macron, 100 ans plus tard, il faut préserver la paix et laisser la revanche loin derrière nous".

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