Dans "La Marche de l'Histoire", l'historienne Perrine Simon-Nahum, spécialiste de cette période charnière de l'histoire de France, explique qui étaient les dreyfusards et comment leur combat pour le rétablissement de la vérité a été le fruit d'un long cheminement face aux institutions et mœurs traditionnelles.

La dégradation d'Alfred Dreyfus, couverture du "Petit Journal, 13 janvier 1895
La dégradation d'Alfred Dreyfus, couverture du "Petit Journal, 13 janvier 1895 © Getty / Leemage / Contributeur

C'est dans une société profondément marquée par le conservatisme, le militarisme et l'antisémitisme que les dreyfusards ont mené leur long combat pour la vérité. À une époque où la justice militaire et l'ordre sociétal n'étaient que très rarement remis en question, les dreyfusards ont mis du temps pour se faire entendre et aboutir à la révision de l'accusation du capitaine Dreyfus : 

La naissance progressive des dreyfusards

  • La condamnation militaire d'abord respectée 

C'est le 19 décembre 1894 que s'ouvre à Paris le procès du capitaine Dreyfus, devant le conseil de guerre. Il est alors accusé de trahison pour intelligence avec l'empire allemand. Il est dégradé le 5 janvier 1895 et condamné à la déportation. 

Mais si le verdict obsède déjà l'opinion, la condamnation est d'abord saluée et acceptée unanimement. Il n'existe pas immédiatement de résistance dreyfusarde déclarée.

La société française se contente de respecter la justice militaire, à l'époque très redoutée. Le moindre document concernant l'affaire est verrouillé par l’État-major. 

  • Le frère de Dreyfus, père du premier dreyfusisme 

Si le dreyfusisme est encore loin, c'est Mathieu Dreyfus, le frère d'Alfred, qui constitue le tout premier groupe de résistance dont l'avant-garde est incarnée par le journaliste Bernard Lazare. Ce dernier combat l'influence du futur antidreyfusard Édouard Drumont, depuis que celui-ci a publié en 1886 son pamphlet antisémite La France juive. Bien avant Émile Zola, Bernard Lazare entreprend la rédaction d'un premier mémoire sur l'affaire et rassemble les premiers éléments d'enquête de l'affaire sans revendiquer encore la moindre vérité. 

Le dreyfusisme émerge progressivement, notamment avec l'ouverture de l'enquête par le chef du contre-espionnage militaire français, Marie-Georges Picquart

  • Des fuites permettent le début du combat pour la vérité 

Progressivement, la connaissance de nombreuses pièces du dossier secret, entre 1896-1897, suite à de nombreuses fuites, nourrissent le sentiment d'une condamnation infondée. Ce qui opère une certaine prise de conscience et relance de plus en plus l'affaire dans l'opinion. 

Cela vient rapidement indisposer le monde militaire alors directement compromis dans l'affaire, et qui continue à créer de faux documents pour tromper les enquêtes menées par les premiers dreyfusards. 

Le cercle des dreyfusards

  • Une vocation : rétablir la vérité 

L'historienne Perrine Simon-Nahum explique « qu'ils commencent par remettre en question "l'affaire du bordereau", ce faux texte qui posait une question de reconstitution et d'attribution d'un texte à un auteur accusé à tort

Les dreyfusards veulent révéler la vérité historique comme principe fondamental. Ils sont portés par une histoire positiviste qui entend guider la science, bien que ces différents acteurs partagent des idées politiques souvent opposées. Tous dreyfusards, ils incarnent à leur façon le lien entre République, justice et vérité. 

C'est toute une famille intellectuelle parisienne qui cherche à imposer la vérité mais sans jamais aller vent contre les institutions.

  • La formation d'une communauté intellectuelle  

Il comprend des personnalités appartenant à plusieurs secteurs (militaire, intellectuel, politique...) : Bernard Lazare ; le lieutenant-colonel Marie Georges Picquart qui est véritablement le premier à faire bouger les lignes de l'Affaire en indisposant le corps (militaire) auquel il appartient, l'historien, Gabriel Monod, l'écrivain et journaliste Émile Zola, le vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner, l'écrivain Charles Péguy, Georges Clemenceau. Et, bien sûr, la famille d'Alfred Dreyfus

Portrait de l'écrivain et journaliste Emile Zola
Portrait de l'écrivain et journaliste Emile Zola © AFP / Isadora / Leemage

Bernard Lazare saisit tout le côté lié au judaïsme de l'affaire. D'abord poète, il a préalablement conduit en 1893 une formidable enquête anthropologique sur le judaïsme, L’antisémitisme, son histoire et ses causes. À travers cette affaire, il a articulé la lutte contre l’antisémitisme avec un certain internationalisme

Entre 1894 et 1897, peu de choses avancent sur le front de la défense de Dreyfus. On commence seulement à discuter à bas bruit de l’innocence du capitaine. Avec Marie-Georges Picquart, le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner commence à inverser le cours des choses dans le suivi du dossier. Ils montrent combien les pouvoirs militaires et politiques sont étroitement liés. 

C'est tout un système traditionnel qui, peu à peu, est mis en cause au travers de l'Affaire, tout un conservatisme que veulent préserver en priorité les antidreyfusards.

  • Émile Zola et "J'accuse !" : le tournant

Perrine Simon-Nahum raconte que « dès 1896, Emile Zola avait déjà écrit un texte, Pour les juifs, mais dans un contexte moins favorable aux dreyfusards. Progressivement, on sent le grand glissement d'une question concernant la trahison d'un officier juif vers un combat politique qui va désaisir le judaïsme de la question Dreyfus. 

Zola commence par écrire dans Le Figaro, mais à une époque où le discours dreyfusard n'a que peu de retentissement. C'est dans L'Aurore, en janvier 1898, que ses mots, à travers son célèbre article, J'accuse !, font sens »

La Une du journal "L'Aurore" avec le célèbre article d'Emile Zola "J'accuse", du 13 janvier 1898
La Une du journal "L'Aurore" avec le célèbre article d'Emile Zola "J'accuse", du 13 janvier 1898 © Getty / Jeremy Bembaron / Contributeur

Il révolutionne l'état de l'opinion. Malgré le procès de Zola, condamné dans un premier temps pour avoir démenti la culpabilité de Dreyfus, son message est entendu et marque ainsi une rupture dans l'Affaire. C'est lui qui ouvre le chemin vers la révision du procès le 3 juin 1899. Les dreyfusards opèrent une prise de conscience quant à une société menacée par les violences nationalistes et des antidreyfusards décidés à éviter tout changement de l'ordre établi. 

  • Des dreyfusards pourtant loin de partager le même regard

Reste que l'Affaire divise les dreyfusards entre eux, dans la mesure où les événements ont opéré une certaine discontinuité dans les idées de chacun ; comme chez Clemenceau qui a pourtant permis la publication de J'accuse ! dans L'Aurore, ou encore Charles Péguy désireux de rétablir la vérité sans que cela opère une restructuration de la société. De même, les intentions de Marie-Georges Picquart ont elles aussi été remises en question, son combat masquant un certain opportunisme et des opinions troublantes au sujet de Dreyfus. 

D'après Perrine Simon-Nahum, « L'affaire rencontre une rupture lorsque Dreyfus accepte la grâce : beaucoup de dreyfusards ne comprennent pas et n'entendent pas le rétablissement de la vérité de cette manière-là et s'insurgent. Pour une partie d'entre-eux, Alfred Dreyfus cherche simplement à sauver sa peau et abandonne par là les combats pour les principes. L'historienne explique que les dreyfusards sont divisés en deux camps :

  • Ceux qui entendent insérer le combat de la vérité dans les institutions en pensant que celles-ci sont un rempart pour que les individus puissent toujours se battre pour des principes ;
  • Ceux qui sont prêts à sacrifier les individus et les institutions pour maintenir les principes »

L'affaire Dreyfus en série 

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