Simone Veil, qui fut présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah de 2001 à 2007, s'interrogeait beaucoup sur cette question de la transmission et donnait de son temps pour transmettre aux jeunes. Laure Adler a rencontré Samia Essabaa, une enseignante qui l'a accueillie plusieurs fois dans sa classe.

Simone Veil en 1992
Simone Veil en 1992 © AFP / Joël Saget

Toute cette semaine, Laure Adler consacre son émission, L'Heure bleue, à Simone Veil. Retrouvez en podcast dès aujourd'hui les cinq émissions d'une heure, ainsi que deux bonus disponibles en podcast (disponibles via rss ici et via iTunes là).

Le 18 octobre 2002, Simone Veil prononçait un discours au Conseil de l’Europe de Strasbourg, à l’occasion d’un séminaire des ministres de l’éducation à propos de l’enseignement de la Shoah. Elle interrogeait :

de même que le XXe siècle a vu l’anéantissent de nos parents et de nos amis, le début du XXIe siècle verra la disparation des derniers témoins oculaires que nous sommes. […] L'ère des témoins s'achève, quelle en sera l'effet sur la commémoration et la transmission de la Shoah aux jeunes générations ?

7 min

Discours de Simone Veil au Conseil de l'Europe le 18 octobre 2002

Par France Inter

(discours plus complet à retrouver plus bas, scripté)

Cette question que pose Simone Veil dès 2002 est d'autant plus essentielle aujourd'hui, alors qu'en fin d'année dernière, une une étude de l'institut de sondage britannique ComRes Global pointait du doigt que "21% des Français de 18 à 34 ans" n'auraient "jamais entendu parler de la Shoah" (étude qu'un microtrottoir de Jérémie Behaïm pour TMC semble confirmer même s'il y a des nuances de taille à apporter). Et il y a quelques semaines, le ministre de l'Intérieur reconnaissait une augmentation des actes antisémites commis en France de 74% en un an.

Photo prise en février 2019 dans le 13e arrondissement de Paris. On y reconnaît le visage de Simone Veil sous une croix gammée.
Photo prise en février 2019 dans le 13e arrondissement de Paris. On y reconnaît le visage de Simone Veil sous une croix gammée. © AFP / Jacques Demarthon

Simone Veil et la transmission

Samia Essabaa est enseignante. En 2004, elle a écrit à Simone Veil car elle voulait emmener ses élèves en BEP secrétariat au camp d'Auschwitz et sollicitait une aide financière auprès de la présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (aide qu'elle a obtenue). Plus tard, elle a invité Simone Veil à venir témoigner auprès d'élèves qui avaient travaillé sur son parcours. 

Au micro de Laure Adler, Samia Essabaa raconte ses rencontres avec Simone Veil. Elle se souvient notamment d'une grande bienveillance :

Dans son regard, on sentait qu'on était visible, qu'on méritait qu'elle nous accorde du temps et qu'elle nous écoute.

14 min

Samia Essabaa raconte ses rencontres avec Simone Veil

Par France Inter

Aller plus loin

► VIDEO - En janvier 2005, on commémorait en France les 60 ans de la libération des camps. Dans Culture et dépendances, Franz-Olivier Giesbert avait reçu Simone Veil, qui y témoignait de son expérience à Auschwitz.

🎧 Ecoutez les émissions de Laure Adler consacrées à Simone Veil :

  1. Sa jeunesse - les camps
  2. La vie et l'enfer dans les camps
  3. Le gouvernement, la loi Veil
  4. L’Europe, convictions et engagement
  5. L’héritage, l’après- politique

📖 Retrouvez ci-dessous le discours de Simone Veil (premier son, plus haut dans la page), en 2002, à propos de l'enseignement de la Shoah.

"Mesdames et Messieurs, vous avec en charge l'éducation des jeunes générations d'Europe. La mission qui est la vôtre est l'une des plus exaltantes mais aussi l'une des plus ardues. Vous avez accepté de vous réunir aujourd'hui pour réfléchir à la manière d'enseigner, non l’histoire en général, mais une période spécifique de notre passé commun, un âge de plomb, de sang et de larmes, qui n'a pas cessé de nous hanter depuis 60 ans : la destruction des Juifs d'Europe et des Tsiganes par l'Allemagne nazie.

C'est en tant que présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah que je m'adresse à vous aujourd'hui ; mais c'est aussi comme témoin que je me permets de vous livrer, avec simplicité et modestie, mes réflexions sur l'enseignement de la Shoah au XXIe siècle.

Témoignage, mémoire, enseignement, histoire : il arrive, dans le débat public, qu'entre ces mots les frontières s'effacent. Cette situation reflète l'importance que les rescapé des camps ont peu à peu acquise dans l'activité historiographique. 

La mémoire et l’enseignement de la Shoah ont été assumés d'abord parle les survivants. La Shoah ne devait avoir ni témoin ni histoire. Le projet nazi consistait à effacer un peuple de l'histoire et de la mémoire du monde. Tout était conçu, pensé, organisé pour ne laisser aucune trace.

Nous ne devions pas survivre.

La machine de morts nazi devait faire disparaître non seulement les Juifs et les Tsiganes en tant que peuples, mais jusqu'au preuves de leur mise à mort. L’existence des chambres à gaz était gardée comme un secret d'État.

L'angoisse de l'anéantissement total, ainsi que l'énormité du crime à l'œuvre a fait naître dès le début un irrépressible besoin de témoigner. Assassiné à Riga en 1941, Simon Doubnov éprouvait au plus degré cette urgence de raconter, de parler, de communiquer, cette impérieuse nécessité d' "écrire et consigner". La création clandestine du Centre de documentation juive contemporaine en 1943 en France, les dessins des enfants du camp de Terezin, les chroniques des ghettos, les journaux individuels répondent à ce besoin vital de dire, avant de mourir, ce que cela fut.

La fin de la guerre est arrivée, trop vite sans doute pour laisser aux SS le temps de nous exterminer jusqu'au dernier et d'effacer leur crime. 

Mais notre retour fur douloureux. Nous avions perdu notre famille, des êtres proches, des amis. L’accueil, le retour, n'ont pas ressemblé à ce que nous imaginions. Nous avons subi l'indifférence, le mépris parfois. Personne ne comprenait ce que nous avions vécu. Peut-être gênions-nous : l'expérience que nous avions à transmettre était sans commune mesure avec celle de l'homme ordinaire. Il a fallu des années pour que dans nos pays respectifs, selon les circonstances, on accepte de nous entendre.

Le procès Eichmann, au début des années 1960, a libéré la parole des témoins et créé en Israël, en Europe de l'Ouest, aux États-Unis, une demande de témoignage. Dans les pays d'Europe centrale et de l'Est, l'occultation communiste ne s'est dissipée que récemment. L'attribution du prix Nobel de littérature en 2002 à Imri Kertész, l'auteur de Être sans destin, encourage de manière éclatante cette évolution.

La figure du rescapé a fini par s'imposer sur la scène publique. Le témoignage apparaît désormais comme un impératif social, notamment dans les écoles. Livres de souvenirs, enregistrements, archives vidéos, témoignages spontanés, interviews constituent aujourd'hui les facettes de notre mémoire commune. L'histoire de la Shoah s'est construite avec la mémoire des survivants. Mais de même que le XXe siècle a vu l’anéantissent de nos parents et de nos amis, le début du XXIe siècle verra la disparation des derniers témoins oculaires que nous sommes.

Ces fantôme qui, réduits à une carcasse d'os et un souffle de vie, n’espéraient plus rien, avant la mort, que notre fidélité à leur mémoire. Ces fantômes n'auront bientôt plus le soutien de notre souvenir et de notre amour.

Nous sommes devenus grands-parents et même arrière-grand-parents. Mais la plupart d'entre nous ont déjà disparu. Bientôt s’éteindra complètement cette génération qui ne devait pas survivre. Le temps viendra aussi où ceux qui nous ont interrogé de vive voix disparaîtront à leur tour. Et les livres seront alors les seuls dépositaires de nos mémoires. Ce n'est pas l'information qui fera défaut, mais le contact unique, irremplaçable, bouleversant, de celui qui dit « J'y étais et cela fut ».

Quelque irréparable que soit cette perte pour l'enseignement de la Shoah, il faut s'y préparer. L'ère des témoins s'achève, quelle en sera l'effet sur la commémoration et la transmission de la Shoah aux jeunes générations ?

Cette question me conduit à évoquer devant vous les enjeux et les écueils que comporte l'enseignement de la Shoah. Cette question, depuis des décennies, me tient particulièrement à cœur et Je regrette qu'on l'ait abordée si peu jusqu'ici. S'il est vrai que la mémoire familiale, communautaire et commémorative a pris toute sa dimension grâce à quelques-uns, je pense notamment à Serge Klarsfeld, aux déportés eux-mêmes et maintenant aux enfants cachés, mais l'école en tant que telle, est restée longtemps prudente, voire réticente ou timorée. Or, elle joue un rôle primordial dans la formation des jeunes générations. Il ne suffit par pour lutter contre l'oubli, le négationnisme et la banalisation de la Shoah des seuls témoins et cérémonies du souvenir - ces cérémonies aussi nécessaires soient-elles.

Notre mission, nous survivants, est accomplie : nous avons témoigné. 

Il est maintenant de notre devoir d’envisager la manière dont on enseignera la Shoah demain. Il est de notre devoir de penser la transmission de cet événement sans ses témoins rescapés. L'enseignement de l'histoire dans toute sa diversité, la forme et le contenu des recherches à venir". 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.