Chaque 10 mai depuis 2006, est instaurée la journée nationale de mémoire de l'esclavage et de son abolition. Bordeaux poursuit son travail de mémoire. Après un square Toussaint Louverture rive droite de la Garonne, la ville inaugure ce vendredi soir, sur la rive gauche, la statue de Modeste Testas, ancienne esclave.

La statue de Modeste Testas signée Caymitte Woodly, dit Filipo, artiste haïtien
La statue de Modeste Testas signée Caymitte Woodly, dit Filipo, artiste haïtien © Radio France / Marie-Jeanne Delepaul

Sa vie raconte un morceau d'histoire de France, et du passé négrier de Bordeaux. Elle naît vraisemblablement du côté de l'Ethiopie en 1765. Elle s'appelle à l'époque Al Pouessi. Elle est kidnappée enfant - comme souvent dans l'histoire de l'esclavage - par une tribu rivale de la sienne. Elle est alors en pèlerinage avec sa mère et sa sœur. Adolescente, elle est vendue à l'autre bout de l'Afrique, sur la côte ouest, et expédiée vers la plantation de la famille Testas à Saint Domingue. 

Cette famille incarne le commerce triangulaire. L'oncle est capitaine d'un bateau négrier. Pierre écoule à Bordeaux le coton et le sucre que son frère François fait cultiver aux Antilles. Al Pouessi - baptisée sur la plantation - devient Marthe Modeste Adélaïde Testas : esclave, favorite sexuelle du maître. Elle en aura probablement 2 enfants.

Héritière d'un domaine en Haïti

François Testas meurt aux États-Unis quand elle a 30 ans. Par testament, il l'oblige à épouser Joseph Lespérance - son esclave de confiance. Mais il l'affranchit aussi. Et il lui lègue un domaine de 51 carreaux - quasiment 2 hectares, ce qui est énorme à l'époque. Modeste Testas va passer le reste de sa longue vie là bas. Elle va mettre au total 9 enfants au monde. Elle meurt à 105 ans, non sans avoir pensé tous les jours à sa maman dont elle a été séparée, brutalement, alors qu'elle était enfant. 

Si nous connaissons cette histoire, c'est que sa famille l'a transmise à l'oral et à l'écrit. L'un de ses petits fil, François Denys Légitime, a été brièvement président d'Haïti au XIXe siècle. Et il a consigné ce récit. Six générations plus tard, sa descendante actuelle a continué ce travail mémoriel. Elle a fouillé les archives à Bordeaux, à Philadelphie aux États-Unis -où François Testas s'est réfugié avec quelques uns de ses esclaves quand Saint Domingue a été occupé par les Anglais.  Lorraine Manuel Steed a retrouvé de précieux documents. Notamment les codicilles légaux qui permettent de tracer l'histoire de Modeste Testas.

Entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècles, on estime à 150 000 le nombre d'hommes, femmes et enfants déportés depuis Bordeaux vers les colonies antillaises comme esclaves. Ce triste passé a été longtemps nié. En 2018, une commission mise en place par Alain Juppé, alors maire, a formulé dix propositions mémorielles, dont cette statue de 1,70 mètres, dévoilée ce vendredi, fait partie. Mais reste encore des questions épineuses. Certaines associations réclament que certaines rues de Bordeaux soient débaptisées. Elles portent les noms d'armateurs négriers.

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