En 2016, la découverte en Alsace de 10 individus massacrés, dans un vaste silo, a permis de confirmer que l'homme néolithique se livrait déjà à des affrontements violents. Un premier climat d'insécurité favorisé par l'économie de production agricole naissante lié à la sédentarisation.

Violences au temps du Néolithique : en 2016, des chercheurs de l’Inrap ont mis au jour les vestiges d’un massacre vieux de plus de 6000 ans, à Achenheim (Bas-Rhin).
Violences au temps du Néolithique : en 2016, des chercheurs de l’Inrap ont mis au jour les vestiges d’un massacre vieux de plus de 6000 ans, à Achenheim (Bas-Rhin). © AFP / MICHEL CHRISTEN / INRAP

La première trace d'un crime en France 

  • Un massacre néolithique dans l’Alsace préhistorique

Il aurait eu lieu dans l'Alsace actuelle dans un vaste silo de près de 2,50m de diamètre. C'est ce que révèle une découverte archéologique réalisée en 2016, qui a permis de mettre à jour un site-témoin d'un massacre vieux de plus de 6 000 ans marquant très certainement les premières violences de masse en France avant que n'émergent les premières sociétés de l'histoire. C'est ce que nous apprend Philippe Lefranc, au micro de Mathieu Vidard, dans l'émission "La Terre au carré" : 

"C'est le site que nous avons mis au jour à Achenheim, près de Strasbourg. C'est le plus ancien témoignage d'un massacre sur le territoire français, mais qui reste toutefois un petit peu particulier. 

C'est un dépôt réalisé sur le fond d'une structure de stockage, mis au jour lors de la fouille d'un grand village fortifié, et qui contenait cinq individus adultes et un grand adolescent, tous de sexe masculin. Leur point commun est d'avoir tous été victimes d'actes d'une grande violence, jetés pêle-mêle dans les positions les plus diverses, souvent sur le ventre, et sur lesquels reposaient en plus des restes d'au moins quatre membres supérieurs gauche surnuméraires. Des bras gauches coupés qui n'appartiennent pas aux individus qui ont été déposés de manière complète. 

Au total, ce sont bien dix individus qui, sous une forme ou une autre, apparaissent dans ce dépôt. Toutefois, ce sont des villageois qui n'ont pas été massacrés sur place. Ce ne sont pas des habitants de la zone actuelle d'Achenheim. Les individus n'ont pas bénéficié de funérailles ou d'un quelconque rituel. Loin d'être des sépultures, ce ne sont que des corps qui ont été jetés comme de simples déchets". 

C'est une prise de trophées qui ont sans doutes été ramenés par ceux-là même qui ont eu raison d'eux et qui occupaient ce territoire d'Alsace.

  • Deux hypothèses quant à l'origine de ces massacres

L'archéologue explique qu'il est "théoriquement envisageable que les acteurs de ce conflit aient tous appartenus à un même groupe culturel, régional. De proches voisins mais qui se percevraient comme de parfaits étrangers les uns des autres. 

En effet, "la prise de trophées" et l'outrage fait au cadavre sont des gestes qui sont réservés à des ennemis que l'on considère comme des autres, des humains qu'on rejette hors des frontières de l'humanité. 

Cela coïnciderait avec une autre version qui tend à justifier la disparition du groupe régional, s'évaporant car remplacé très rapidement par un autre groupe exogène dont on connaissait déjà des manifestations antérieures dans le Bassin parisien. Avec l'arrivée de ce groupe, on assiste à une série de bouleversements qui affectent au même moment et très rapidement tous les secteurs de la culture. C'est une situation jusqu'ici inédite en Alsace".

On a vraiment l'impression d'assister au remplacement d'un groupe culturel par un autre.

Cette découverte vient se greffer à l'une des figures les plus connues du grand public concernant la traduction des premières violences au temps du néolithique : la découverte du corps momifié Ötzi. Du nom de l'endroit même où il a été retrouvé, en 1991, dans les Alpes italiennes. Un homme des glaces daté du IVe millénaire av J.-C, témoin de ce climat de violence à la fin des temps néolithiques, et dont les recherches ont révélé qu'il serait mort des suites d'une blessure à l'épaule. Un cas asymptomatique mais qui, d'après Philippe Lefranc "n'explique pas grand chose, tant les conséquences dans lesquelles il est mort restent floues".

Comment le Néolithique généralise-t-il les premiers ferments de la violence humaine ?

De nombreuses avancées techniques ont permis de placer l'étude des violences au cœur des recherches archéologiques. Une analyse complexe et délicate tant ces violences interviennent dans des contextes encore préétatiques (préhistoriques). 

Si des blessures ont pu être constatées sur des ossements fossiles datés du Paléolithique, il est trop difficile de discerner des traumatismes ayant pu tout aussi bien être produits par la dégradation liée au temps. Les marqueurs les plus fiables sont ceux laissés par la période du Néolithique. 

Les premiers conflits entre humains semblent s'être accélérés à l'époque transitionnelle du Mésolithique, moment où les derniers chasseurs/cueilleurs deviennent semi-sédentaires. Des affrontements que l'archéologie lie toujours à la compétition naissante entre communautés paysannes interposées soucieuses de conserver leur propre territoire habité, à un moment où la fixation dans un lieu donné (sédentarisation) commence à aller de soi, pour préserver la gestion collective des premiers stocks en ressources alimentaires. La sédentarité invente en quelque sorte les premières identités territoriales de groupes

Un certain nombre de représentations rupestres illustrent des scènes de combat opposant à chaque fois quelques individus. Des violences néolithiques illustrées autour du IVe millénaire av J.C environ. Car c'est en inventant les "premières structures sociales", primitives que la sédentarité et l'agriculture accélèrent véritablement les premières violences humaines. 

Comme l'explique très bien l'archéologue Dominique Garcia, "cette violence pourrait être liée à l'essor démographique généré par une plus grande concentration des lieux villageois. Un agriculteur s'investit sur un territoire et sur une période beaucoup plus longue, en calquant son mode de vie sur la connaissance des cycles saisonniers, ce qui demande une surveillance de cet espace sur un cycle annuel. Toute violation de l'espace est alors considéré comme une atteinte aux endroits occupés. Il faut pouvoir être en mesure de protéger les réserves, dans des espaces délimités susceptibles d'être à tous moments investis par d'autres groupes et occasionner, de fait, des affrontements violents".

Quelles étaient les premières formes de violence ? 

Philippe Lefranc nous présente les deux types de violences qui se sont accélérées durant le Néolithique, en plus de la violence interpersonnelle, plus courante : 

  • La violence collective qu'on peut aussi qualifier d'épisode de guerre donnant lieu à des massacres. Pour le Néolithique, ce sont essentiellement des épisodes de violence collective dont les plus anciens sont datés de la fin du VIe millénaire entre le bassin du Rhin et la Basse-Autriche, pendant "la culture de la céramique linéaire" avec des massacres de communautés villageoises
  • Des témoignages sont aussi parvenus de la pratique de l'exo-cannibalisme, dans le Palatinat, où des centaines d'individus ont été razziés dans les limites extérieures d'une économie de production délimitée, avant d'être ramenés sur le site, exécutés et même consommés. On connaît aussi des probables indices de torture et de prises de trophées.

Ce sont des pratiques ultra-violentes qui montrent qu'il s'agit de véritables guerres primitives et non de simples rixes.

En revanche, l'archéologue n'oublie pas de souligner que la violence n'est pas encore systématisée et la guerre n'est pas encore institutionnalisée : "Au Néolithique, il n'y a pas d'armée et les affrontement sont aussi sporadiques, dispersés que les armes utilisées pour attaquer ou se défendre sont encore essentiellement des objets utilisés pour abattre des arbres ou utilisés pour la chasse, des outils comme la hache polie qui devient un outil polyvalent. Les affrontements prennent la forme de raids qui impliquent seulement un faible nombre d'individus". 

Pointes de flèches en silex, longues de 3 à 5 cm. Egypte néolithique, Ve-IVe millénaire av. J.-C. Musée des antiquités égyptiennes de Turin, Italie
Pointes de flèches en silex, longues de 3 à 5 cm. Egypte néolithique, Ve-IVe millénaire av. J.-C. Musée des antiquités égyptiennes de Turin, Italie © Getty / DEA / G. DAGLI ORTI / Contributeur

Cela ressemble encore à une guerre de razzias.

Des violences bientôt vouées à se systématiser. C'est l'apanage de l'âge de bronze, entre le IIe et Ie Ier millénaire, dans la mesure où la défense de cette économie de production agricole fait émerger les premières formes de guerres, les premières aristocraties guerrières, les premières structures de défenses étatiques contre les violences exogènes : l'invention de la politique (guerrière).

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - La Terre au carré : Le Néolithique 

📖  LIRE - Site de l'INRAP - Découverte d'un massacre à la hache datant du Néolithique  

📖  LIRE - Jean Guilaine : La seconde naissance de l’homme. Le Néolithique (Editions Odile Jacob)