Transferts de patients, locations d'équipements, personnel découragé... À force de coupes budgétaires, le fonctionnement de l'hôpital public coûte finalement plus cher, selon des sociologues de la santé.

Urgences parisiennes en 2019 (photo d’illustration)
Urgences parisiennes en 2019 (photo d’illustration) © Radio France / Léa Guedj

Onze mois après son éclosion dans les urgences, la mobilisation est toujours vivace à l'hôpital. Les personnels de santé sont appelés à une nouvelle journée de grève et de manifestations vendredi pour "déclarer leur flamme" au service public -Saint-Valentin oblige- et pousser le gouvernement à de nouvelles concessions.

La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a déjà promis d'injecter des moyens supplémentaires : 1,5 milliard d'euros sur trois ans "en plus de la trajectoire budgétaire prévue" pour les établissements de santé, 415 millions d'euros récupérés dans les réserves conservées chaque année au cas où l'hôpital public dépasserait son budget, 150 millions d'euros par an pour le "soutien à l'investissement courant", la reprise d'un tiers de la dette sur trois ans soit 10 milliards d'euros... Bien plus que les 750 millions d'euros sur trois ans annoncés en septembre.

Mais pour Renaud Péquignot, chef du service de gériatrie de l'hôpital de Saint-Maurice (Val-de-Marne) et président du syndicat Avenir Hospitalier, on est toujours loin du compte et ces annonces budgétaires sont "ridicules par rapport aux besoins". D'autant que le médecin, signataire de l'appel à la démission administrative des chefs de service, s'aperçoit que l'austérité à l'hôpital finit par coûter cher.

Le recours aux intérimaires

Aux urgences par exemple, "les salaires des praticiens hospitaliers sont bloqués, alors on n'arrive plus à recruter, pire, ceux qui sont là s'en vont", constate Renaud Pequignot. Pour les remplacer on prend des intérimaires beaucoup plus onéreux : "1500, 2200, voire 3000 euros la nuit, pour faire des économies sur des gardes qui nous sont payées 200 euros. (...) C'est absurde de réduire les salaires des praticiens hospitaliers, si derrière on doit payer des intérimaires."

Dès juillet 2018, la ministre de la Santé dénonçait à l'Assemblée nationale des "mercenaires" qui "profitent d'un système en tension". Mais Frédéric Pierru (sociologue au CNRS, chercheur au Ceraps et co-auteur de La casse du siècle : À propos des réformes de l'hôpital public aux Éd. Raisons d'agir, 2019), a une autre explication : "Les soignants sont soit en arrêt maladie, soit ont démissionné pour aller dans le privé. Pour faire tourner les services, il faut les faire revenir, donc aligner les revenus du public sur ceux du privé."

Il dit avoir lui-même vu "une infirmière qui n’en pouvait plus démissionner, puis revenir dans le même service en intérimaire, mais pour beaucoup plus cher".

Des transferts de patients et un manque d'équipement coûteux

L'hôpital dans lequel Renaud Pequignot travaille n'est pas équipé d'une machine pour réaliser les imageries par résonance magnétique (IRM), malgré "plusieurs demandes" et des besoins "fréquents". Le médecin doit donc envoyer ses patients, "en ambulance, dans les cabinets privés", ce qui finit par devenir un vrai budget. Un aller-retour en ambulance, des hospitalisations parfois rallongées... "On se retrouve avec un examen qui coûte des milliers d'euros, alors que c'était pour économiser 150 euros. (...) Les économies coûtent finalement très cher !"

Frédéric Pierru va même plus loin dans ses observations : "On a des sociétés privées qui louent des appareils très coûteux contre des redevances. Au lieu d’investir, les hôpitaux se font racketter. (...) C’est le paradoxe de la vision à courte vue de Bercy : on aboutit à des coûts supplémentaires et à une sur-dépense", analyse le chercheur qui en déduit que : 

"Les économies à court terme finissent par coûter cher à long terme."

Dans un tribune publiée dans Libération, en janvier, un collectif de parents d'enfants dénonçait ainsi le "manque de personnel et [la] fermeture de lits [qui] conduisent de plus en plus fréquemment au transfert de bébés et d’enfants en détresse vers d’autres services de réanimation, à Rouen, Amiens ou encore Lille". Résultat : "D’octobre à la mi-décembre [2019], 25 enfants ont dû être conduits en urgence hors d’Île-de-France parce qu’il n’y avait plus de place dans les services de réanimation pédiatrique de la région", déplore le collectif.

De nombreux arrêts maladie

"En faisant des économies, on dégrade la santé des travailleurs", observe Fanny Vincent, sociologue à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et co-autrice de La casse du siècle. "Ça a des coûts nets pour l'hôpital en termes d’arrêts de travail et de maladies professionnelles, comme le burn out", note la chercheuse au centre nantais de sociologie, qui cite une étude de la Drees, parue en 2017. 

En effet, selon la Drees, les établissements de santé sont l’un des secteurs d’activité où les salariés ont le plus recours aux arrêts maladie, avec 10 jours d’absence déclarés pour maladie par an en moyenne, contre 7,9 dans l’ensemble des secteurs. S'y ajoutent des "coûts inquantifiables", selon Fanny Vincent : "On perd des gens avec de l’expérience (...) remplacés par des jeunes diplômés qu'on n'a pas assez le temps de former. Cela a des effets sur la qualité des soins et l’engagement au travail des soignants."

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